Daphne Odjig : Pow-wow à Wikwemikong
Daphne Odjig
Pow-wow à Wikwemikong
Marie Lugli, le 6 août 2018
Le travail de Daphne Odjig est si avant-gardiste dans les années 1960 et 1970 que son confrère et ami Norval Morrisseau l’appelle la « grand-mère de Picasso ». Si les œuvres de cette artiste puisent parfois dans le vocabulaire cubiste, par exemple L’amour fou, hommage coloré et ludique à Picasso, le surnom que lui donne affectueusement Morrisseau évoque plutôt une riche tradition picturale de la couleur, du trait, du rythme et du mouvement qui existait bien avant l’art du 20e siècle. Aujourd’hui, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) est fier de présenter Les dessins et peintures de Daphne Odjig, la toute première exposition solo que consacre l’établissement à une artiste des Premières Nations.

« Daphne Odjig occupe une place de choix parmi les grands artistes canadiens », a souligné le directeur du MBAC, Marc Mayer. « Figure matriarcale tant sur la scène nationale qu’internationale, elle a su faire entendre la parole, l’histoire et les légendes de son peuple dans un style artistique unique. Nous sommes honorés de souligner l’impressionnante carrière de Daphne Odjig par cette exploration approfondie de son travail. »


Daphne Odjig 2/Daphne Odjig+Mother Earth Struggling for her life, 1975_Collection of Barbara A. Newton Vedan, Vancouver
Daphne Odjig 2/Daphne Odjig+Mother Earth Struggling for her life, 1975_Collection of Barbara A. Newton Vedan, Vancouver


Daphne Odjig raconte sa vie et celle de ses ancêtres dans des chroniques de la migration, de la fuite et de la résilience. Parmi les œuvres maîtresses de ce groupe figurent Génocide no 1 (1971) de la collection du MBAC, une puissante représentation de la bataille de fort Dearborn près de Chicago dans laquelle l’arrière-arrière-grand-père d’Odjig a combattu et Racines (1979), un grand triptyque qui décrit trois étapes du parcours personnel de l’artiste, une histoire de courage et de survie : sa vie harmonieuse dans la réserve quand elle était enfant, la crise identitaire qu’elle vivra en ville, puis les derniers stades de sa vie quand elle trouvera la paix dans son identité autochtone.

Alors que les premières œuvres de l’artiste telles que Le conflit éternel (1966) illustrent la contribution d’Odjig à l’école de Woodland des peintres anishnabés, ses pièces plus récentes comme le vibrant collage La femme oiseau-tonnerre (1971) dénotent son éloignement progressif des conventions dominantes du style de Woodland au profit d’une approche plus fluide et plus expressive.


Daphne Odjig 2/Earth Mother, 1969_Collection of Stan Somerville, Westbank (Colombie-Britannique
Daphne Odjig 2/Earth Mother, 1969_Collection of Stan Somerville, Westbank (Colombie-Britannique


Pow-wow à Wikwemikong

Tenu malgré les objections de l’Église, le Pow wow de Wikwemikong a ouvert la voie à une résurgence de la production artistique et culturelle autochtone après des années d’oppression et de tentatives d’assimilation. Le pow-wow a été pour Odjig un élément clé de sa renaissance en tant qu’Autochtone, artiste et militante déterminée à se battre pour l’éducation et le développement économique de son peuple. Cet événement plantera le décor pour les œuvres subséquentes qui définiront son style, comme Renouveau spirituel (1984). Dans ce tableau métaphorique, Odjig représente par une série de processions l’arrivée des missionnaires chrétiens et des joueurs de tambours et, au centre du second panneau, la cérémonie du foin d’odeur, point culminant du premier pow-wow.

Contes érotiques indiens

Cette collection d’œuvres érotiques unique dans l’histoire de l’art autochtone réunit des illustrations créées pour l’ouvrage du même titre du docteur Herbert Schwarz, publié en 1974.

Notre Terre

Dans cet hommage d’Odjig à la beauté et à la puissance de la forêt, certaines pièces, comme Le peuple de la forêt (1981), constituent la réponse de l’artiste aux coupes à blanc des forêts de Colombie-Britannique et à la pollution et à la destruction des habitats fauniques qui en découlent.


Daphne Odjig 2/Rebirth of a Culture, 1979_McMichael Art Canadian Klienburg, Ontario_Donation of James Hubbard and Dennis Jones for the memory of Estella & Stuart Wright
Daphne Odjig 2/Rebirth of a Culture, 1979_McMichael Art Canadian Klienburg, Ontario_Donation of James Hubbard and Dennis Jones for the memory of Estella & Stuart Wright


Nos familles

Les sept œuvres du groupe Nos familles révèlent que le travail de l’artiste s’enracine dans la profonde affection qui l’unit à sa famille et dans les valeurs qui lui ont été inculquées par la petite communauté de Wikwemikong. Deux femmes à leur courtepointe (1982), œuvre clé de ce groupe, dépeint l’action métaphorique et collective qui consiste à rassembler les fragments de couleurs et de formes ainsi que les actes réciproques de parole, de transmission et de rapprochement qui sont fondamentaux pour la reconstruction d’un peuple.

La vie de l’artiste

La démarche d’Odjig s’est toujours faite dans un esprit d’expérimentation et cette section évoque les influences et défis auxquels elle a dû faire face en tant qu’Autochtone vivant dans une culture dominante non autochtone. Ces œuvres illustrent le combat de l’artiste et son triomphe sur les tentatives de la société de coloniser et d’assujettir l’esprit et la créativité inhérents à son travail.


Daphne Odjig 2/Spiritual Renewal, 1984_Collection du Musée et du Centre artistique de l’Université Laurentienne, Université Laurentienne
Daphne Odjig 2/Spiritual Renewal, 1984_Collection du Musée et du Centre artistique de l’Université Laurentienne, Université Laurentienne


Bio_Express

Née en 1919 d’un père odawa et d’une mère britannique dans la réserve Wikwemikong sur l’île Manitoulin (Ontario), Odjig commence sa formation artistique à 13 ans lorsqu’un accès de fièvre rhumatismale interrompt sa scolarité. En convalescence à la maison, son grand-père Jonas, sculpteur sur pierre, et son père Dominic cultivent son talent pour le dessin. Parfois, Jonas racontait des histoires traditionnelles potawatomies pendant qu’ils dessinaient et peignaient. Le fait d’avoir passé le début de sa vie adulte coupée de son patrimoine – surtout pour tenter d’éviter le racisme – n’empêchera jamais Odjig de créer. L’art deviendra le fil conducteur qui reliera les étapes de sa vie. Dans le catalogue de l’exposition co-publié par la Galerie d'art de Sudbury et par le MBAC, Devine écrit : « Pendant sa convalescence, les histoires et le style curviligne du dessin qu’elle apprend de son grand-père, graveur de pierre, influenceront sa conception esthétique et métaphysique pour le reste de sa vie. »

En 1963, l’admission d’Odjig à la British Columbia Federation of Artists marque sa reconnaissance officielle en tant qu’artiste. L’huile sur toile qui lui ouvre cette porte, File d’attente pour le théâtre (1962) est éloquente : elle a été décrite comme un paysage expressionniste urbain illustrant l’isolement culturel de l’artiste. Un article sur Odjig publié dans la revue Equinox la cite à propos de cette époque de sa vie : « J’aurais tellement voulu pouvoir dire ‘Je suis Indienne, je suis née dans une réserve’. Mais à cause de la situation, je ne pouvais pas… »


Daphne Odjig 2/The Shaking Tent, 1969_Colection de la Société du Centre du centenaire du Manitoba, Winnipeg
Daphne Odjig 2/The Shaking Tent, 1969_Colection de la Société du Centre du centenaire du Manitoba, Winnipeg


Vers le milieu des années 1960, Odjig et son mari, Chester Beavon, déménagent dans le nord du Manitoba. Beavon travaille alors comme agent de développement à Easterville – où les Cris de Chemahawin viennent d’être transférés. Elle crée une série de dessins à la plume et à l’encre extrêmement détaillés qui illustrent la vie de la communauté, ainsi que des croquis d’attelages de chiens, de cabanes, de bateaux de pêche et de gens du coin tels que Verna George et Patsy Wood. Dans une entrevue accordée au magazine Tawow, elle exprime son inquiétude devant la disparition des modes de vie traditionnels. « Ces portraits ne sont pas sortis de mon imagination, ils représentent des personnes et des endroits qui existent vraiment. Je veux qu’ils vivent éternellement grâce à l’art. »

Son style change. Elle entreprend de peindre des allégories et des légendes et illustre une collection de manuels scolaires, les Nanabush Tales, publiés en 1971. Selon Tawow, sa peinture à l’acrylique La femme oiseau-tonnerre (1971) exprime « assez bien la violence et l’intensité » de la figure de la légende transformée en une créature puissante, mi-femme, mi-oiseau, après avoir été tuée par un homme jaloux. À cette époque, le style d’Odjig est surtout associé à celui de Norval Morrisseau. Les deux artistes, qui au début travaillent apparemment sans se connaître, sont alors vus comme la preuve d’une « émergence » – un virage culturel, une nouvelle prise de conscience. Mais Odjig s’intéresse rapidement à l’histoire et devient l’une des premières artistes autochtones à aborder les horreurs coloniales et postcoloniales subies par son peuple.


Daphne Odjig 2/Pow_Wow Dancer. 1978_Private collection
Daphne Odjig 2/Pow_Wow Dancer. 1978_Private collection


Daphne Odjig exécute ensuite des peintures de légendes, des murales historiques, des œuvres érotiques, des abstractions et des paysages en utilisant différentes techniques et différents matériaux. Elle adopte néanmoins l’acrylique dont elle explore à fond toutes les possibilités. Elle crée ainsi une œuvre très personnelle que l’on ne peut classer comme étant uniquement influencée par un style autochtone, canadien ou européen. Ses œuvres enrichissent des collections canadiennes publiques et particulières. Membre de l’Ordre du Canada, Odjig est vue par beaucoup comme la « grand-mère de l’art autochtone » au Canada. Pendant de nombreuses années, elle gère une galerie d’art autochtone à Winnipeg et fonde un groupe influent, mais éphémère, connu sous le nom de « Groupe indien des Sept », qui compte entre autres Morrisseau, Carl Ray et Alex Janvier.

Daphne Odjig 2/Défilé solennel, 1989_Thunder Bay Art Gallery Collection
Daphne Odjig 2/Défilé solennel, 1989_Thunder Bay Art Gallery Collection


Odjig découvre la véritable liberté artistique à la fin des années 1970. « Elle commence à exposer des œuvres qui n’expriment pas forcément son indianité ni l’histoire de son peuple, mais des sentiments personnels », observe Devine. Cette évolution transparaît dans des œuvres telles que Deux femmes à leur courtepointe (1982). « Ici, le glissement thématique est net, le langage visuel est différent, analyse Devine. L’espace est métaphorique. Les formes géométriques qui occupent tout le champ de la toile, donnent à penser que des gens combinent des éléments disparates pour créer un tout unifié. »

Sans conteste, c’est la ligne – toujours le dernier élément à figurer dans un Odjig – qui apporte la cohésion définitive. Devine voudrait pouvoir l’extraire du tableau pour découvrir tout ce qu’elle pourrait raconter à elle seule. Mais séparée des plans et des couleurs qu’elle délimite, il se pourrait que la ligne perde de sa force. Odjig a déjà affirmé que cette ligne donnait vie à ses toiles. « Si vous pouviez regarder ma peinture avant que j’applique la ligne-forme, vous ne comprendriez sans doute pas ce que je fais. Mais une fois la ligne sur la toile, tout est en équilibre, tout est là. » Sans les différents éléments du tableau – les éléments de la vie – à relier, la ligne-forme n’a rien à accomplir, nulle part où aller. Odjig sait sûrement cela mieux que quiconque.

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