Adam D. Tihany : Le design pour l'hôtellerie urbaine
Adam D. Tihany
Le design pour l'hôtellerie urbaine
Floornature, le 12 juillet 2010
Cet interview a été fait par www.floornature.com

Adam D. Tihany est maintenant considéré comme le designer intérieur le plus éminent dans le secteur de l'hôtellerie actuelle.


Bio_Express

Son design sophistiqué et souvent révolutionnaire est en partie dû à sa perspective globale particulière. Né en Transylvanie en 1948, il a grandi en Israël et a obtenu son diplôme d'architecte à l'école polytechnique de Milan. Il s'est transféré en 1976 à New York pour devenir directeur de design de l'agence Unigram et a ouvert sa propre agence de design multidisciplinaire en 1978. De nos jours, Tihany Design est une agence qui englobe tous les aspects du design et se distingue par son approche innovatrice de la conception du secteur hôtellerie. Tihany a projeté l'intérieur d'environ 300 hôtels et restaurants de luxe, dont beaucoup pour des chefs renommés. Rien qu'à New York, Tihany a réalisé des intérieurs personnalisés extraordinaires, entre autre pour le nouveau Per Se pour le chef Thomas Keller, Jean Georges pour Jean-Georges Vongerichten et Le Cirque 2000 pour Sirio Macchioni. Son restaurant Remi est un des plus appréciés de Manhattan depuis 1987. Tihany a beaucoup contribué à transformer Las Vegas en une capitale internationale des gourmets. Il y a en effet projeté sept restaurants depuis 1993, dont Aureole au Mandalay Bay (avec la célèbre Wine Tower). Son nouveau projet révolutionnaire pour Cravings, le restaurant à buffet de The Mirage, deviendra un autre point de référence pour le secteur.


Bar restaurant design-lounge_Sketch
Bar restaurant design-lounge_Sketch


Connu pour son éclectisme, Tihany a projeté des restaurants innovateurs dans de nombreuses villes parmi les plus cosmopolites du monde et dans des centres de villégiature exclusifs. Parmi ses projets les plus significatifs, citons le restaurant C pour le chef Charlie Trotter à l'One&Only Palmilla resort à Cabo San Lucas, le café-restaurant du Mandarin Oriental Hyde Park à Londres, l'hôtel Aleph à Rome (qui a remporté l'European Hotel Design Award 2003), l'hôtel historique King David et le Dan Eilat en Israël et, pour la famille Maccioni, Le Cirque à Las Vegas et Mexico et Osteria del Circo à New York et Las Vegas.

Charlie Palmers
Charlie Palmers


Les projets de Tihany pour les magasins comprennent la bijouterie Fred Leighton, sur la Madison Avenue. Sa première commande architecturale importante, le Hangar One, un club aéronautique privé à Scottsdale, dans l'Arizona, a été inauguré en 2003.

Joule, lobby
Joule, lobby


Tihany a collaboré au fil des années avec des entrepreneurs d'élite -comme Christofle, Frette et McGuire- pour créer des produits au design moderne et élégant. Il a suivi et projeté deux expositions importantes à l'occasion du Salon du Meuble de Milan : son Dining Design interactif explorait le phénomène culturel du design pour les restaurants en avril 2004, tandis que son GrandHotelSalone reproduisait le hall d'un petit hôtel de luxe en 2002. L'apport extraordinaire de Tihany à l'univers du design a été récompensé par de nombreux prix et reconnaissances, dont le titre de docteur honoris causa de la New York School of Interior Design. Il a été nommé Designer of the Year de Bon Appétit en 2001 et a été inséré dans l'Interior Design Hall of Fame en 1991. Sa monographie, Tihany Design, a été publiée en 1999 par Monacelli Press. Tihany Style a été publié par Mondadori Electa en mai 2004.

Chromed lamp with Swarovski spectra crystals
Chromed lamp with Swarovski spectra crystals


Le design pour l'hôtellerie urbaine

Adam Tihany, connu dans le monde entier pour son travail d'architecte consacré au design pour l'hôtellerie, un secteur spécifique dont il révèle les stratégies et les approches d'intervention, avec une attention particulière pour l'identité des lieux.

A.F.: M. Tihany, pouvez-me parler du projet design lounge ?


Adam D. Tihany : comme vous pouvez le voir, la design lounge est un espace actif destiné à être vécu et non pas à servir de vitrine. Il est divisé en trois sections. La première, celle orange, est consacrée à la marque Veuve Cliquot et comprend, pour être précis, un bar et un restaurant. L'orange est la couleur de la marque, une nuance à vivre et pas simplement à observer, basée sur une immersion authentique complète au lieu d'une communication uniquement visuelle. La deuxième, celle du milieu, est un centre de communication au caractère essentiellement neutre. La troisième, consacrée en particulier à la zone Tortona, est rouge comme le logo de l'association et divisée en une bibliothèque et un centre d'informations : il s'agit donc d'un espace polyvalent, une série de locaux qui s'englobent l'un dans l'autre, le tout sous le signe d'un design à utiliser et pas simplement à observer - une philosophie plutôt différente de celle de la plupart des expositions. Si l'on projette quelque chose qui sera effectivement utilisé, on a tendance à faire des considérations différentes de celles de l'école du " regarder mais pas toucher " et c'est justement ce que nous avons fait ici.


Joule Hotel, Dallas_Courtesy of Joule Hotel
Joule Hotel, Dallas_Courtesy of Joule Hotel


A.F.: Quelles sont les tendances actuelles du design de l'hôtellerie ? Pouvez-vous nous donner votre définition personnelle de cette discipline ?

Adam D. Tihany : par design de l'hôtellerie, les visiteurs le savent je crois, il faut entendre tout ce qui concerne les restaurants, les hôtels et, comme vous dîtes en italien “locali pubblici” (locaux publics). Il s'agit d'espaces publics, d'espaces encore une fois utilisés, fréquentés par les gens. Au cours des dix dernières années à peu près, la vague de tendances en matière de design qui a fait son apparition dans les hôtels et les restaurants s'est transformée en un véritable mouvement. C'est un phénomène vraiment impressionnant et, à mon avis, le motif authentique qui l'inspire repose sur le fait que les restaurants et le hall des hôtels sont des lieux de rencontre, des plate-formes idéales qui permettent de nos jours aux personnes, jeunes, âgées, entre deux âges, grandes, petites ou grosses, de se réunir et de se connaître. C'est un milieu sûr, on peut y manger un morceau, regarder autour de soi, se retrouver, si vous comprenez ce que je veux dire, au centre de quelque chose de différent. Les gens, les opérateurs, donnent par conséquent une énorme importance à l'image, parce que le design est tout. Le design définit désormais l'individu : dis-moi où tu vas et je te dirai qui tu es. Il s'agit donc d'un moment important dans l'histoire des lieux, des milieux, qui trouvent leur propre identité dans le design et plus seulement dans le service et dans la qualité de la nourriture ou de l'expérience. Tout est une question de design et de la façon dont il réussit à attirer les personnes qui recherchent une expérience différente, ce à quoi il doit sa grande popularité. L'autre facteur à considérer, qui est plutôt évident mais dont bon nombre de personnes ne tiennent pas compte est le suivant : le secteur résidentiel de la profession offre de nombreux exemples de design extraordinaire mais les habitations ne sont pas ouvertes au public. Les gens ne peuvent pas admirer ni expérimenter les exemples en question dans le vrai sens du terme, ils peuvent peut-être admirer quelque chose sur une revue.


Joule en pendant la rénovation à Dallas lunar
Joule en pendant la rénovation à Dallas lunar


On peut au contraire entrer dans le hall d'un hôtel, dans un restaurant, s'asseoir, toucher, trouver de nouvelles inspirations, observer de nouvelles idées. Il s'agit donc d'un phénomène vraiment répandu et je crois qu'il continuera à l'être, car les gens ont une passion insatiable à l'égard du design : ils veulent tous le design. Il suffit par exemple de comparer deux simples objets d'usage courant : un téléphone normal et un iPhone. Pourquoi acheter un iPhone ? Il a les mêmes fonctions qu'un téléphone normal. Les gens l'achètent parce que c'est un objet de design, parce qu'ils font partie d'une élite de personnes ayant bon goût ou en mesure de faire la différence parce qu'ils sont trendy s'ils en ont un. Il s'agit d'un objet trendy, sexy, beau à voir. En cette époque où le design imprègne chaque aspect de la vie quotidienne, le secteur de l'hôtellerie est donc la vitrine, la scène qui permet au public d'expérimenter personnellement le design, au lieu de se limiter à feuilleter une revue. Je pense donc que cette tendance, ce phénomène, continuera à dominer, au moins tant que quelqu'un n'inventera pas un autre espace public où se retrouver, peut-être un cinéma extraordinaire où, au lieu de rester assis dans le noir, on pourra manger, fumer, parler, regarder un film et faire un tas de choses : les gens iront peut-être alors au cinéma pour admirer le design, mais les hôtels et les restaurants sont pour l'instant les destinations favorites.

The Line restaurant
The Line restaurant


Le contexte ambiant et les matériaux du projet

A.F.: De quelle façon avez-vous utilisé les matériaux dans vos créations actuelles, en les transformant en un élément expressif, surtout en ce qui concerne les surfaces et les revêtements de sol ?

Adam D. Tihany :
On n'a sûrement jamais pu m'accuser d'être un minimaliste : ce que je veux dire, c'est que j'aime les matériaux, les surfaces, les objets naturels, qui n'ont pas été créés par l'homme, j'aime travailler dessus et les rendre encore plus intéressants. J'aime associer des surfaces différentes : le bois, le verre, le métal et la pierre. J'adore tout ça. J'ai tendance dans tous mes projets à accorder la préférence aux matériaux locaux, tout d'abord parce qu'ils permettent de situer le projet dans le cadre de la réalité locale, en lui donnant une identité spécifique. Au Cap, par exemple, nous avons bien sûr utilisé la pierre et le bois locaux, ainsi que les tissus et les meubles fabriqués sur place. Nous avons eu recours à des fournisseurs locaux pour les meubles, les portes et fenêtres en bois et tous les détails. La chance de travailler en Afrique est d'avoir la possibilité de se procurer des objets splendides en bois et en métal. L'artisanat local est fantastique et nous aimons introduire ces éléments dans les projets, c'est la meilleure solution. On le voit quand les gens arrivent et s'exclament : " Oh, mais c'est splendide ! D'où ça vient ? " Quand je réponds qu'il s'agit de produits locaux, il répliquent : " Génial, c'est une possibilité à laquelle je n'avais jamais pensé ". Je crois donc que gérer un projet d'une grande portée à Milan soit l'idéal car on peut utiliser une vaste gamme de matériaux extraordinaires. Tout est fabriqué sur place : les objets d'artisanat et les matériaux locaux. Je n'ai donc aucun problème à créer un rapport très étroit avec les produits, les surfaces, les matériaux et les artisans. Tout fait partie pour moi d'un seul moyen d'expression. Les projets les plus réussis dépendent toujours d'un ensemble d'artisans, de matériaux exceptionnels et de grandes idées : en mélangeant le tout, on obtient un résultat fantastique, voilà...


The Joule_Ocean front residence
The Joule_Ocean front residence


A.F.: Quand vous travaillez sur des structures préexistantes, comme l'hôtel Westin-Chosun de Séoul, comment introduisez-vous de nouveaux éléments ?

Adam D. Tihany : Nous avons une certaine expérience en ce qui concerne les intérieurs historiques. Nous avons travaillé à plusieurs édifices historiques : on ne pouvait toucher à rien dans certains, comme Le Cirque à New York, parce que l'intérieur était une attraction reconnue. Il y a à peine trois... non, quatre intérieurs pouvant être classés comme monuments historiques, et donc intouchables, à New York. On peut restaurer la structure, certes, réparer le système d'éclairage et des choses de ce genre, mais il est impossible d'intervenir autrement. Les défis représentés par ces structures sont variables. Dans ce cas, nous avons toutefois réussi à créer quelque chose d'assez intéressant, en transformant les désavantages en avantages : nous avons en effet créé un intérieur amovible. Aucun élément n'était fixé à la structure : tout était sans supports, même les rideaux aux fenêtres utilisaient des tirants. Pas de vis, rien : tout s'enlève. J'ai alors dit à Maccioni : " Vous savez, je crois que ce soit la bonne idée parce que c'est d'un cirque que l'on parle ". C'est un cirque dans le vrai sens du terme : le cirque arrive en ville, il monte le chapiteau, il ouvre et tout est dedans. Au moment de partir, ils démontent le chapiteau et s'en vont : la place reste la même. Tout ceci a quelque chose à voir avec le thème qui inspire le restaurant. D'autres projets à caractère historique dépendent, encore une fois, de ce que l'on peut ou ne peut pas faire en fonction des permis qui nous sont accordés : nous démarrons donc avec le processus légal, pour essayer d'intervenir ensuite en créant quelque chose qui contraste entièrement avec l'édifice historique ou, au contraire, quelque chose qui va bien avec. Tout dépend de la situation : notre flexibilité dépend de celle du programme.


Tihany Design
Tihany Design


Projeter pour le contract

A.F.: Quels sont les aspects négatifs et ceux positifs des projets pour le contract ?


Adam D. Tihany : Je crois que le principal aspect positif corresponde au principal aspect négatif, c'est-à-dire le fait de devoir respecter des échéances et des limites de budget. Les projets contract ont un début et une fin et c'est une très bonne chose pour moi : ils peuvent cependant présenter de grosses difficultés, justement à cause de la nécessité de se conformer au programme et au budget préétablis. L'autre gros avantage offert par le contract est celui de ne pas avoir à faire à une ménagère qui te rend dingue. C'est le client qui te fait tourner en bourrique mais bon ... On se trouve pratiquement à devoir traiter avec une personne qui gère la situation plus par rapport aux décisions commerciales qu'à celles liées aux émotions. Quand on rénove la maison d'un client, l'impact affectif est très fort. En travaillant à un projet contract, les délais et le budget deviennent au contraire les principales considérations : il s'agit de deux mondes complètement différents.

A.F.: En parlant de vos projets, comment définiriez-vous le rapport entre l'espace architectural et l'intérieur ?

Adam D. Tihany : C'est la même chose, toujours. Ce que je veux dire, c'est que... j'ai une formation à caractère architectural et je ne suis donc pas en mesure de distinguer entre l'intérieur et l'espace architectural. Les intérieurs sont de l'architecture. Quand nous participons à des projets hôteliers d'un gros calibre, nous sommes généralement appelés à le faire dès les premiers pas, quand la phase de conception de la structure en est encore à ses débuts, et nous discutons de nos exigences avec l'architecte de l'édifice, en donnant par exemple notre point de vue pour les espaces publics de l'hôtel, les dimensions du local, le type de couloirs. L'expérience du client est d'ailleurs en général centrée sur l'intérieur et non pas sur l'extérieur. L'extérieur est quelque chose que l'on admire, mais c'est l'intérieur qui représente l'expérience effective. Si le rapport entre les deux est clair dès le début, la chose ne présente aucune difficulté : les problèmes arrivent quand on a à faire à une réalité préexistante et qu'il faut l'ouvrir, pour ainsi dire, pour créer un espace en mesure de refléter l'expérience que l'on désire offrir au client. C'est parfois une entreprise difficile : la hauteur de la fenêtre, la façon dont la lumière entre dans la pièce, les lucarnes, les proportions. Mon principal souci est toujours le suivant : si la " boîte " fonctionne, tout le reste fonctionne mais si la boîte ne fonctionne pas... et bien, dans ce cas il y a un problème.

www.tihanydesign.com