RAOUL DUFY : Céramique
RAOUL DUFY
Céramique
Gérard Landrot, commissaire-curator, le 10 août 2009
Pour la première fois une grande rétrospective de l’œuvre céramique de Raoul Dufy a lieu en Belgique. Ce n’est que justice car, non seulement l’artiste y a exposé à maintes reprises, mais son œuvre y a toujours été particulièrement appréciée.  Rien d’étonnant à ce que ce soit le Design museum Gent qui prenne l’heureuse initiative de présenter durant tout l’été ces chefs d’œuvres de terre et d’émaux. Depuis des décennies ce lieu raffiné fonctionne réellement comme un conservatoire du goût où se côtoient artistes du passé et créateurs contemporains.  L’exposition du Design museum Gent met bien évidemment l’accent sur son œuvre de peintre de décors et présente une collection de céramiques inédite en Belgique. Les objets proviennent de différentes collections privées françaises, belges  et de plusieurs musées européens.  L'intérêt que manifesta Raoul Dufy pour l'Art céramique ne peut nous surprendre puisqu'il fut par excellence le génial peintre "Touche à tout" du début du XXème siècle, se passionnant pour la plupart des arts décoratifs: gravure, tapis, tapisserie, papiers peints, décor de théâtre etc. Sa liberté de  création ne  peut être négligée car, en précurseur, Il n’établit  aucune  distinction hiérarchique entre  arts plastiques et  arts appliqués, pratiquant les deux avec autant d’enthousiasme que de talent.

Raoul Dufy_Portrait.
Raoul Dufy_Portrait.


Né au Havre en 1877, il est embauché à  14 ans  comme comptable par un importateur de café mais, le soir, suit des cours à l’École de Beaux-Arts de sa ville natale. Dès 1895, il peint des aquarelles académiques, des paysages, des portraits et des autoportraits. Grâce à l’obtention d’une bourse, il étudie à l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris, en 1900, en même temps que George Braque. À partir de 1904, son œuvre est influencée par les Impressionnistes et les Postimpressionnistes. Lorsqu'il remarque en 1905, à l’occasion du Salon d’Automne, le courant fauviste, notamment l’œuvre de Matisse, il abandonne lentement le style de peinture académique. L’influence fauviste disparaît toutefois dès 1909, après qu’il eût découvert l’œuvre de Cézanne. Il développe petit à petit un style propre qui, après un flirt avec le cubisme, se structure. Dufy est en premier lieu connu pour ses peintures colorées, illustrant la joie de vivre mais ce n’est là qu’un seul aspect de son œuvre. Lorsqu’en 1911, il rencontre un des plus grands couturiers du 20e siècle, Paul Poiret, il réalise alors ses premières créations textiles.

Raoul Dufy/Llorens Artigas_Vase with women bathers and shell fish_adagp
Raoul Dufy/Llorens Artigas_Vase with women bathers and shell fish_adagp


Son premier contact avec l’art céramique date de 1922. A partir de cette date et jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale il exécute maints décors pour les vases et les jardins miniatures que façonne son complice: le maître céramiste catalan José Lloréns Artigas. Rétrospectivement, on peut pourtant s’étonner que Dufy n’aborde cette discipline qu'en 1922, date de sa rencontre avec le céramiste Llorens Artigas. Il est certain qu'il fut informé des recherches des peintres "Fauves" réunis dès 1905 autour du potier André Metthey dans l'éphémère "Ecole d'Asnières". Parmi ceux qui s'initièrent alors à la décoration céramique se trouvait Emile Othon Friesz, le plus proche et le plus fidèle ami de Dufy, qui constituait avec Georges Braque ce qu'Apollinaire nommait pompeusement "l'Ecole du Havre" dont ils étaient, en fait, les trois seuls représentants en tant qu'anciens élèves du Père Lhuillier, personnage baroque, directeur de l'Ecole des Beaux Arts du Havre.

C’est avec une sorte de grâce intemporelle qu’il exécute les magistrales illustrations du "Bestiaire" ou "Cortège d'Orphée" pour Guillaume Apollinaire. Ces bois gravés sont les doublons lyriques au poème et répondent page par page à chaque quatrain, véritable écho iconographique à l'image poétique. Ces gravures contiennent la plupart des thèmes que le peintre développera ultérieurement dans ses recherches de décorateur sur tissus et céramiques et dans son œuvre globale. Publié en 1911 et édité à 120 exemplaires, ce chef d'œuvre rencontre un total insuccès. Seul un homme sait y déceler les prémices de la virtuosité graphique et l'extraordinaire fécondité de Dufy: le couturier Paul Poiret.


Raoul Dufy/Llorens_Black vase with yellow women bathers, 1925_adagp private collection
Raoul Dufy/Llorens_Black vase with yellow women bathers, 1925_adagp private collection


Cette rencontre avec Poiret est capitale tant par la convergence de vue qu'elle révèle durablement aux deux hommes sur leurs arts respectifs, par l'émulation qu'elle suscite entre eux mais surtout, par l'aspect décisif et pour ainsi dire définitif qu'elle apporte dans l'élaboration structurelle du style de Raoul Dufy. Leur brève collaboration à "la Petite Usine" de 1910 à fin 1911 permet à Dufy d'appréhender de nouvelles techniques telle que la chimie des colorants, le préparant aux opérations complexes pratiquées en céramique, mais aussi d'élaborer un style spontané, libéré des contraintes de son expérience cubiste. La variété des thèmes, la vivacité retrouvée des tons et la disposition des motifs affranchis de la perspective traditionnelle font de ces quelques mois une des plus riches périodes créatives pour l'artiste et constituent la genèse même des grandes compositions (et des moins grandes) à venir.»

Le puissant groupe de soyeux lyonnais Bianchini- Férier- Atuyer remarque l'extrême originalité des créations de Dufy et, avec l'accord de Poiret, propose au peintre un contrat confortable. Chez Bianchini-Férier, Dufy développe et perfectionne le travail commencé avec le couturier. Les moyens techniques et matériels mis à sa disposition l'autorisant à produire dans la liberté et la joie de vivre qui sont la marque même de sa créativité. Malgré cette défection, le couturier n’en tient pas rigueur au peintre. D’ailleurs, à l’occasion de l’exposition des Arts Décoratifs de 1925, Poiret fait de nouveau appel à Dufy pour décorer l’une de ses trois péniches de prestige «Amours, Délices et Orgues », amarrées sur la Seine, face au Grand Palais. Si la rencontre Dufy - Artigas a bien lieu en 1922 dans l'atelier de Paco Durrio, à Montmartre. Leur première collaboration artistique ne débute timidement que l'année suivante car leur association est le fruit d'un pur hasard, Picasso devant initialement œuvrer avec son compatriote Artigas. Ils se fixent rendez-vous, par deux fois, à l'atelier du céramiste mais Picasso n'est jamais venu.


Raoul Dufy/Llorens Artigas, Nicola Rubio_Small blue garden_Private Collection, adagp
Raoul Dufy/Llorens Artigas, Nicola Rubio_Small blue garden_Private Collection, adagp


Llorens Artigas, après plusieurs visites dans la capitale, travaille et perfectionne ses études céramiques en compagnie de Valentin Dueñas dans l’atelier de Durrio, avant de s’installer en 1923 dans son propre atelier, situé 22, quai des carrières à Charenton le Pont, dans la proche banlieue parisienne. Ce jeune céramiste, peintre et critique d’art, né à Barcelone en 1892, séduit Dufy car son propos n’est pas comme celui de Paco Durrio, de développer une œuvre formelle qui emprunte à la sculpture mais au contraire de « saisir les formes primitives que fournissent le tour, s’apparentant à celles des céramiques de tous les pays et de toutes les civilisations. Son travail d’invention se situant dans les émaux et dans les couleurs ». Dufy perçoit dans cette relative neutralité une exaltante possibilité de création conjuguée où, sur des galbes simples, son propre dessin, enrichi d’un émaillage inaltérable et d’un chromatisme accru, l'invite naturellement à poursuivre la cohérence décorative dont il a depuis longtemps senti l’impérative nécessité.

Quant à Artigas qui, après avoir enseigné à l’Escola Technica d’Oficis d’Art de Barcelone, vient de soutenir une brillante thèse intitulée: « Les pâtes céramiques et les émaux bleus de l’ancienne Egypte », il affirme: « En art, je crois qu’il y a une ligne continue entre la préhistoire et le monde d’aujourd’hui. En réalité, il n’y a qu’un seul art dont les œuvres sont faites de techniques différentes » C’est cette convergence de conception qui permettra aux deux artistes d’accomplir une œuvre commune aussi riche, aussi longue et indissociable Dufy, de 15 ans l’aîné d’Artigas,  est déjà un artiste reconnu et semble immédiatement convaincu par le talent et la personnalité de ce jeune catalan. Si les décors que réalise Dufy au fil de leur œuvre commune sont extrêmement variés, ils s’appliquent néanmoins  sur un  très  petit nombre de formes  de vases puisqu’on dénombre en tout et pour tout une quinzaine de galbes,  tandis que dans son œuvre personnelle Artigas en a produit plus d’une centaine. En revanche la fantaisie formelle des créateurs est exaltée par l’invention de leurs fameux « jardins de salon ».


Raoul Dufy/Llorens Artigas_Vase with women bathers, 1925_Adagp, private collection
Raoul Dufy/Llorens Artigas_Vase with women bathers, 1925_Adagp, private collection


Si la première collaboration des deux artistes (1922-1930) est facile à suivre puisqu’elle donne lieu de 1926 à 1929 à trois expositions à Paris, deux à Bruxelles une à Londres & une autre à New York, il n’en va pas de même de la seconde période (1937-début de la guerre) car il semble que leur œuvre commune n’ait alors jamais été exposée en galerie. Nous n’avons guère de précisions quant à la nature du travail réalisé durant cette période, un seul vase  connu étant daté de la fin de 1938..  Rappelons également qu’entre juillet 1936 et mars 1937 Raoul Dufy consacre toute son énergie à la réalisation de la gigantesque fresque de « La fée Electricité » destinée à l’Exposition Internationale de Paris.

C’est à l’exposition des Arts Décoratifs de 1925, dans la section « Arts et Industrie de luxe » que Dufy & Artigas présentent une oeuvre commune pour la première fois. Alors que Raoul Dufy expose son travail personnel à la galerie Bernheim Jeune dès 1921; l’œuvre collégiale des deux amis, uniquement composée de vases, est présentée dans cette même galerie pour la première fois en 1926. La liberté du graphisme, l’aisance et la générosité des motifs et des couleurs, qui semblent posés avec une fausse indolence sur des formes presque intemporelles, procurent à de nombreux amateurs l’intime conviction de côtoyer « la belle œuvre ».


Raoul Dufy/Llorens Artigas_Large vase with yellow and green fish, 1924_adagp private collection
Raoul Dufy/Llorens Artigas_Large vase with yellow and green fish, 1924_adagp private collection


Dufy ne cesse de reprendre et de réinterpréter pour l’ensemble de ses céramiques ceux qu’il a développés dans ses projets d’étoffes. Parmi une kyrielle d'ébauches destinées à ses tissus,  et exaltant l'ornement unique répété indéfiniment, les semis polychromés ou de subtils ramages laissant, comme dans des devinettes cryptées, apparaître des fonds cachés, Dufy choisit un élément et le met en scène avec un art consommé de l’utilisation du volume. Le support céramique lui permet une plus grande liberté d’expression car il n’est plus tenu par les mêmes contraintes. Certes il en existe d’autres, mais la décoration céramique en s’affranchissant de la récurrence du motif et de la notion de mode est plus proche de l’idée de peinture.  Dufy réactualise aussi, en les remaniant, presque tous les thèmes issus du "Bestiaire". Il est remarquable que les gravures de cet ouvrage contiennent déjà une grande part de la thématique qui sera la sienne tout au long de sa vie: la musique avec la lyre de "la tortue" et celle d’Orphée, "le cheval", la nature "le papillon, la mer avec "le poulpe", « le dauphin » et "les sirènes"…

Parmi les nombreux autres motifs utilisés pour les étoffes et retranscrits sur les vases et jardins, les plus itératifs sont ceux de la naïade et de la coquille très souvent indissociés. Sur les deux vases "coquilles et naïades" les coquilles gravées dans la partie basse semblent accoucher des baigneuses nues qui s'élèvent ensuite dans les flots vers l'ouverture du vase. La référence à Amphitrite sortant de l'onde est patente. Dufy décore également de deux naïades accoudées à un bassin dont la fontaine centrale est figurée par une coquille, un petit jardin d'appartement.


Raoul Dufy-Llorens Artigas-Nicola Rubio_Music or opera garden
Raoul Dufy-Llorens Artigas-Nicola Rubio_Music or opera garden


La nature et particulièrement le monde aquatique sont omniprésents dans l'œuvre de Dufy mais l'insistance avec laquelle il revient sur ce thème précis nous persuade de l'importance primordiale qu'il y attache. Certes nous nous souvenons de la "Venus" de Botticelli mais aussi de la symbolique du coquillage, lié dans plusieurs civilisations au concept de la fécondité, attribut de l'amour et même de la résurrection, sa forme évoquant la vulve protectrice et fertile d'où s'extrait la vie. Dufy chérit cette radieuse conception de l'univers, tel un paradis terrestre avant le péché originel. Sa peinture est en harmonie constante avec cet humanisme dionysiaque. Il associe aussi, baigneuses et chevaux. Les vases sont rarement historiés de scènes anecdotiques et de ce fait, demeurent plus proches de l'allégorie. Le regard de Dufy s'éloignant graduellement de la représentation "événementielle" d'une scène, d'un paysage pour n'en dégager que la quintessence et la grâce épurée.

Dufy se souvient également de son expérience de graveur lorsqu'il s'emploie à souligner l'aspect rugueux de certains motifs. Les écailles des poissons sont toujours dessinées d'un trait incisé dans l'engobe. Les blés aux tons flamboyants d'automne et les fruits sauvages à l'abri d'une douce ombre estivale) sont gravés dans la matière pour en raviver le dessin, en rappeler le rythme et la matérialité sensuelle. De même, nombre de ses baigneuses confrontées à la houle sont cernées par des vaguelettes légèrement creusées dans l'émail indiquant ainsi la mouvance des flots et la pénétration des corps dans l'élément liquide.

Dufy se plait aussi à traiter le thème de "la source" symbolisée par une femme nue aux formes opulentes épousant magistralement celles du vase. Par deux fois, au moins, il campe cette déesse des eaux, bras levés dans la position de la "Vénus anadyomène" ou de "la Source" de Ingres répandant le contenu du vase qu'elle porte sur l'épaule à la surface de celui sur lequel elle est représentée. Un assemblage de 40 carreaux de faïence reprend fidèlement ce motif en conservant l’éclat des couleurs utilisées pour le vase conservé au musée du Havre. Par contre, si la position reste similaire sur le vase appartenant au Design museum Gent. C'est d'un austère trait blanc sur un fond noir sans nuance qu'émerge la figure féminine. Cette totale opposition de teintes entre les deux œuvres évoque précisément l'aspect positif/négatif d'une photographie. Paradoxalement ces vases noirs (car il en existe un autre à motif d’éléphants)  ne sont en rien affectés ou dévalorisés par leur étonnante bichromie mais s'en trouvent stylisés et procurent la sensation d'une judicieuse et exceptionnelle pureté car, pour Dufy la couleur ne fait sens que par le rapport qu'elle entretient avec la lumière. Cet "aveuglement noir" atteignant ici un radicalisme unique dans son œuvre céramique. En revanche il affectionne particulièrement le bleu:"la seule couleur qui à tous les degrés conserve son individualité". L'emploi de ce bleu azuréen sur ses poteries est constant et encore une fois associé aux baigneuses ou aux naïades.



Raoul Dufy/Llorens Artigas_Vase with white women bathers on marine blue base, 1925_Adagp private collection
Raoul Dufy/Llorens Artigas_Vase with white women bathers on marine blue base, 1925_Adagp private collection


En Juillet 1927 l’Exposition des « Jardins de Salon » à la Galerie Bernheim, grâce à leur incontestable originalité, surprend le public et remporte une adhésion unanime. Tandis que la palette de Dufy use de valeurs constantes pour les deux types d'œuvres, ce ne sont pas seulement les formes et les structures qui différencient vases et jardins d'appartement mais aussi une orientation thématique légèrement divergente. En effet, les « jardins d’appartement » sont souvent ornés de motifs spécifiques, moins ancrés dans la mythologie personnelle du décorateur et plus oblitérés par l'influence d'une culture commune aux trois opérants. On trouve ainsi, Espagne obligeant, plusieurs jardins évoquant la corrida, et d’autres les voyages en bateau, Paris, la Rome antique, Adam et Eve au Paradis, la Création de l'homme et de la Femme, Sainte-Adresse, la Musique, et même Versailles. Il est certainement hasardeux d'attribuer la paternité de tel élément thématique à l'un des créateurs même si l'on sait que Sainte- Adresse par exemple, reste le pré carré de Dufy. Il est pourtant certain que l'apport rigoureux de l'architecte implique la conception d'un décor souvent différent de celui des vases, Dufy utilisant les aplats et les avatars géométriques avec un évident brio tout en se soumettant aux exigences plus classiques que réclame l'architecture.

Raoul Dufy-Llorens Artigas_Black vase with elephants, 1925
Raoul Dufy-Llorens Artigas_Black vase with elephants, 1925


Par leur originalité, leur raffinement et leur vague similitude avec des jouets les "jardins d'appartement" fascinent public et critiques plus encore que les vases.  Modelées dans la terre de Toul ces faïences stannifères subissent deux à trois cuissons dans le four d’Artigas ce qui, pour les formes les moins homogènes, représente une véritable gageure. Même si l'on sait qu'en matière d'art Dufy n'admettait aucune préséance de valeurs, qu'il insufflait à ses travaux décoratifs le même amour, la même attention et qu'il en attendait les mêmes satisfactions; il est cependant tout à fait remarquable qu'un artiste ait su exprimer, avec une telle force et si peu d'éléments la quintessence de sa vision créatrice. Ce qui fascine dans toute l'œuvre de Dufy c'est évidemment la fantaisie et la liberté de son trait mais aussi et surtout la prodigieuse présence des couleurs, présence tellement forte qu'elle "existe" déjà dans un dessin en noir et blanc: on la pressent, elle nous est due exactement comme dans ces livres de coloriage pour enfants où chaque plage définie du dessin attend et exige sa mise en couleur. Cette exubérance chromatique est particulièrement sensible sur ses poteries car il utilise un matériau inédit pour lui mais le plaisir qu'il prend à chercher et à trouver de nouveaux tons et à appliquer ces émaux onctueux, luisants, incisés voluptueusement, nous demeure perceptible.

Raoul Dufy-Llorens Artigas-Nicola Rubio_Small garden miniature (horses and Amphitrite)
Raoul Dufy-Llorens Artigas-Nicola Rubio_Small garden miniature (horses and Amphitrite)


Il faut avouer que l'association Artigas - Rubio -Dufy fonctionne à merveille et de ce fait l'exposition de ces Jardins chez Bernheim Jeune en 1927 et plus tard en Belgique et en Angleterre, rencontre un franc succès. Lorsque Dufy déclare: "la décoration et la peinture se désaltèrent à la même source." Il affirme non seulement l'unicité et l'indivisibilité de son art mais reconnaît aussi implicitement sa dette envers tous ceux qui l'ont aidé à tracer une voie commune vers un art global où la hiérarchie des valeurs plastiques serait définitivement exclue de la modernité.

Dufy, grâce à sa virtuosité graphique, a aidé et préparé Artigas à surmonter les innombrables obstacles que réserve la décoration sur céramique, ce qui lui permettra ultérieurement de réaliser avec son ami Joan Miro des œuvres monumentales nécessitant des prouesses techniques autrement plus acrobatiques. De même Artigas en l'initiant à la malléabilité de la terre et aux caprices du feu a permis à Dufy d'affiner sa réflexion artistique et d'envisager de nouveaux éléments dans la construction de son langage pictural unique, reconnaissable entre tous.


Raoul Dufy-Llorens Artigas_Vase with fuchsia women bathers on black base
Raoul Dufy-Llorens Artigas_Vase with fuchsia women bathers on black base


Si la céramique n'est qu'une des facettes de la création de Dufy il l'a pratiquée suffisamment longtemps - de 1923 à 1930 puis de 1937 à 1939, soit une dizaine d'années- pour l’intégrer harmonieusement à l'ensemble de son œuvre. La rotondité des vases et la complexité des arches, des escaliers et des fontaines l'obligeant à repenser et à plaquer son dessin sur des surfaces imparfaitement planes et parallèlement à renouveler certains thèmes omniprésents dans son œuvre mais désormais envisagés sous l'angle tridimensionnel. Lui qui n'a jamais, semble-t-il, pratiqué la sculpture s'offre pourtant le luxe de pouvoir "tourner" autour de sa création échappant ainsi à la simple condition de peintre pour se hisser à celle de démiurge. Bien que cette partie de son œuvre demeura un moment au purgatoire  et qu’avant son décès en 1953, il se trouva fort peu de galeries, à part Bernheim, ou de musées pour l’exposer, elle est désormais présente dans la plupart   des rétrospectives consacrées au peintre.

Il est certain que dans le sillage de Gauguin, Dufy fut un pionnier en matière de poterie car, tant par la constance et la longévité de son travail que par son originalité, aucun peintre avant lui n'a réussi à nous léguer une œuvre d'une si grande diversité, condensée dans une unité stylistique d’une parfaite élégance. C’est avec ce même soucis d’élégance que le Design museum Gent présente durant tout l’été ces chefs d’œuvres de terre, de couleurs et de feu.

design.museum.gent.be