Émile Hermès : Ouvrier du luxe Français
Émile Hermès
Ouvrier du luxe Français
P.E.H., le 10 octobre 2017
La maison Hermès a dépassé toutes les prévisions de vente en 2012 et a annoncé un montant record pour ses ventes, 2.84 milliards d’euros.

En proie à un sérieux problème de stock, créant donc des listes d’attente dans beaucoup de pays, ce chiffre aurait pu être bien plus élevé sans ce problème selon Patrick Thomas, président d’Hermès. Les ventes qui n’ont cessé de croître ces dernières années pourraient même atteindre la barre des 3 milliards d’euros  en 2013, ce qui serait un nouveau record.

On peut aisément constater que les ventes ont augmentées dans tous les secteurs et dans tous les pays sauf le Japon (-1%), et une mention spéciale pour la Chine, qui enregistre une augmentation de 36% de ses ventes Hermès. La Chine est définitivement le pays d’avenir pour les marques de luxe, et Hermès compte y implanter 3 magasins en 2013 ! L’Europe (+16%) et les Etats-Unis (+26%) enregistrent eux aussi de bons chiffres.

Pour pallier au problème des stocks, Hermès compte considérablement accroitre sa production, c’est pourquoi ils vont implanter deux fabriques en France pour la maroquinerie, investir plus dans l’horlogerie, et booster la production textile. En somme, une très belle année 2012 pour la marque Hermès, et sûrement une encore meilleure année 2013, la vie est belle pour le créateur des fameux sacs Birkin.

PORTRAIT


Émile-Maurice Hermès est né le 18 décembre 1871 à Paris, où son grand-père, natif de Krefeld sur le Rhin, fonde, en 1837, une manufacture de sellier harnacheur sise dans le quartier des Grands Boulevards. Lycéen, le jeune Émile s’initie déjà au métier familial. Il a douze ans lorsqu’il entre chez un antiquaire et acquiert une curieuse badine contenant une ombrelle : un collectionneur est né, que la passion pour la finesse et l’ingéniosité animera sa vie durant. En 1880, la maison Hermès s’installe au 24, faubourg Saint-Honoré. Au cours d’un apprentissage, Émile se lie d’amitié avec Louis Renault, le futur ingénieur automobile. Témoin sensible de la Belle Époque et de ses fabuleuses inventions, il effectue des voyages commerciaux en Europe de l’Est, puis en Amérique latine, d’où il rapporte l’idée du sac à selle, pionnier des sacs Hermès.

Twilly en soie de Hermès
Twilly en soie de Hermès


Responsable des activités d’exportation aux côtés de son frère aîné, Émile Hermès se marie en 1900 avec Julie Hollande, fille d’un importateur de bois exotiques du faubourg Saint-Antoine. Bientôt père de quatre fillettes, il saura les enchanter de ses idées et inventions. De 1902 à 1919, Émile est associé d’Hermès Frères, qui développe son activité de sellier de renommée internationale, non sans observer les progrès de l’automobile et de l’industrie des bagages. De retour de la guerre, Émile Hermès prend, désormais seul, la tête d’une entreprise qu’il a l’ambition d’ouvrir aux temps nouveaux. Dès lors, sa vie épouse la croissance de l’entreprise. Il en assumera, durant trente années, la direction générale, à la fois chef d’orchestre stylistique et pilote d’une diversification hardie mais soigneusement raisonnée.


Emile Hermès_Roger Schall
Emile Hermès_Roger Schall


Déposant, dès 1919, son premier brevet d’invention, Émile étudie des applications nouvelles pour les savoir-faire selliers. Il est le premier à introduire en France la fermeture à glissière, qu’il adapte audacieusement à la maroquinerie et à la couture, assurant un beau succès à Hermès en étonnant l’univers de la mode. Fait chevalier de la Légion d’honneur en 1923, Émile Hermès se porte acquéreur de l’immeuble du 24, faubourg Saint-Honoré. Il lance entre 1924 et 1926 un plan de travaux destiné à métamorphoser la manufacture familiale en une belle maison néoclassique avec magasin clair et ordonnancé, et vaste vitrine d’angle exposant les nouveautés exclusives dont le sellier entend se faire désormais le spécialiste. Aux étages supérieurs, de nouveaux ateliers sont dédiés à la maroquinerie, à la couture, à l’orfèvrerie, aux malles et aux trousses de voyage, aux colliers de chiens et aux ceintures. Le troisième étage, entre la boutique et les ateliers, accueille le bureau d’Émile Hermès; le collectionneur y compose peu à peu son véritable «Musée » des transports à cheval, qu’il a plaisir à présenter lui-même à ses ouvriers comme à ses clients.

Jarl Fernaeus_Glacier Hallway Group, 2008
Jarl Fernaeus_Glacier Hallway Group, 2008


Une vie sociale très active et une culture empreinte d’humaniste permettent à ce dynamique patron de tisser de nombreuses complicités créatives avec des artistes de tous horizons. À la faveur de l’effervescence parisienne, il réussit, en quelques années, une diversification originale : en explorant la maroquinerie « cousue sellier », la griffe Hermès ajoute aux sacs et bagages des accessories inédits pour le voyage, le sport, l’automobile ; elle acquiert également une place originale dans la couture, aux côtés des Grands, dessinant une féminité active et moderne. Émile Hermès exige partout la même perfection, la même finesse et la même minutie dans le choix des matières et dans l’exécution.

Ouvrant peu à peu de multiples succursales personnalisées, Émile fait d’Hermès une marque «multilocale » présente à Deauville, au Touquet, à Biarritz, Cannes, Évian,Vittel et New York. Dès 1949, le magasin de Cannes a l’initiative des premières ventes de cravates. Émile Hermès a l’âme d’un globe-trotteur : développant dans ses ateliers « une connaissance approfondie des besoins journaliers du voyage », il s’impose comme le spécialiste attitré d’une élite avide d’évasion. Il séduit par ses idées ingénieuses cette société cosmopolite, volontiers blasée, qui fuit le banal : la trousse de toilette déployante, la malle bibliothèque, la malle à disques, la trousse de couture pliante de voyage, la valise à chaussures Bradka ; ses malles-cabines contribuent à l’élégance moderne qui triomphe à bord des grands paquebots.


Giant Hermès Birkin Leather Travel Bag, 1940
Giant Hermès Birkin Leather Travel Bag, 1940


De même, la mode du yachting lui inspire une série d’objets qui sont des prouesses d’équilibre et d’astuce : table à plateau inversable pour les cocktails, service de bouteilles et de verres inversables, siège de yacht ou de plage formant mallette, pipes et lampes munies d’une protection contre les bourrasques. Quant au confort automobile, il est prétexte aux plus brillants exercices : malles, mallettes, cantine pourvue de lampes électriques, thermos, pendulettes, étui à cartes, ou confortables couvertures équipées de poches à fermeture Éclair, tous ces objets sont conçus pour faire de l’auto «un yacht de route, voire un petit salon qui fait du quatre-vingt à l’heure ».

Hermès birkin grand model ivoire
Hermès birkin grand model ivoire


Au fil de ces brillants enchaînements, Émile Hermès a joué un rôle de catalyseur, orientant la production en fonction d’un style rationnel, sobre, étudié selon la pratique de telle activité ou de tel sport ; les ateliers Hermès se font fort de résoudre, dans chaque cas, l’équation du confort et de la solidité en les alliant au « chic » et à la fantaisie. Ainsi sont nés quelques « classiques de demain». Cependant, la Grande Dépression des années trente n’épargne pas Hermès, qui doit fermer son magasin de New York dès 1931. Ces temps difficiles révèlent toutefois le dynamisme de la Maison, sa capacité à créer des objets qui s’imposent comme des valeurs sûres. «Dans une période de crise financière, renaît pour toute chose un désir instinctif d’authenticité qui ramène à sa juste valeur une amusante pacotille », note Paul Iribe, auteur de Défense du luxe, imprimé chez Draeger Frères en 1932. Les créations d’Hermès en ces années sont empreintes d’une forte identité ; l’artisan sellier y cultive ses racines, se concentre sur sa culture, dans un esprit rivalisant d’économie de moyens, à la recherche de « solutions limpides » aux besoins de l’époque. Il croise ainsi les recherches esthétiques du décorateur Jean-Michel Frank, en quête d’une simplicité parfaite conquise sur un travail savant.

Francesco Librizzi & Vittorio Venezia_Rolling vs Folding, 2008
Francesco Librizzi & Vittorio Venezia_Rolling vs Folding, 2008


Visitant quotidiennement ses ateliers, Émile Hermès ne manque pas de se pencher sur les chutes de cuir ; du désir de les valoriser naît, en 1930, l’agenda de cuir, que l’on peut désormais transporter dans sa poche ou dans son sac. Dès cette époque, Émile Hermès souhaite impliquer la génération suivante aux divers aspects de l’entreprise.Ainsi, il met à profit le crayon inventif de son gendre, Robert Dumas à qui l’on doit notamment, parmi toutes ses idées fécondes, le « sac à main pour dame», devenu plus tard le sac Kelly, le Sac à dépêches destiné aux hommes d’affaire, le bracelet Chaîne d’ancre (1938). Cette même recherché d’inspiration favorise la création du foulard de soie imprimée dont Hermès inaugure le premier dessin en 1937. Le carré Hermès est né.

Kelly Hermès Croco
Kelly Hermès Croco


La Maison fête cette année-là son jeune centenaire. Émile a soixante-six ans. Sa maturité inventive s’appuie tant sur sa passion de l’avenir que sur son intelligence du passé. Figure de la vie culturelle parisienne, Émile Hermès est membre de maintes institutions muséales. Sa collection est une référence et participe à nombre d’expositions de l’entre-deux-guerres. En juin 1939, une photographie fixe le regard de complicité malicieuse et tendre de Monsieur Hermès vers sa vitrine du faubourg Saint-Honoré. Sa silhouette d’une élégance parfaite, délicieuse image de son âme esthète, ne trahit-elle pas une inquiétude, celle qui étreignait Michel Leiris s’écriant, au sortir de l’Exposition internationale de Paris de 1937 : «Tout ce que nous aimons va mourir. » ?

Hermès Ad
Hermès Ad


Lorsque survient la Seconde Guerre,Monsieur et Madame Hermès se retirent à Cannes, bientôt rejoints par leurs filles, leurs petitsenfants, puis par leur gendre, Robert Dumas. Ce sera le temps des colis aux prisonniers, des vitrines précisant que « rien n’est à vendre » non sans prodiguer, à travers leurs féeriques tableaux, des messages d’espoir et d’humour à l’attention des Parisiens occupés. Un même esprit d’humour et d’enfance inspire des carrés, nommés Le Retour à la terre, ou À la gloire de la cuisine française. Cinq ateliers sont désormais consacrés à la couture. Les jupes-culottes et le sac en bandoulière adaptent le vêtement féminin à la bicyclette. La rareté de la plupart des matières nobles encourage l’intérêt d’Hermès pour d’autres jusque-là délaissées : la toile, la laine, le raphia, le coton, le parchemin ; travaillées avec soin, ces matières s’inscriront dans l’élégance diversifiée d’Hermès.

Wardrope, 2008 by S.S & V.W
Wardrope, 2008 by S.S & V.W


Enfin Paris est libéré, en grande liesse : l’actrice Marlene Dietrich, arborant l’uniforme G.I., accompagne l’armée de George Smith Patton ; elle fait une halte chez Hermès, le temps d’y signer des autographes. La couleur orange, imposée par les pénuries de colorants sous l’Occupation, sera désormais adoptée pour les boîtes Hermès. Couleur de l’aurore à laquelle Émile Hermès veut croire en participant, par le rayonnement de l’élégance française, au grand désir de reconstruction de l’après-guerre. S’inspirant d’un dessin de sa collection, Émile dote la signature de la Maison d’un logo – « le duc attelé ».

Lindy Hermès_Frédéric VidaL
Lindy Hermès_Frédéric VidaL


Sous les cheveux d’argent, le regard pétillant, est celui d’un jeune homme bientôt octogénaire ; Monsieur Hermès est de tous les événements qui rendent son éclat à la Ville lumière. Avec son gendre, Jean-René Guerrand, il accueille l’idée d’une cravate Hermès, et rencontre, à Grasse, le nez qui pourrait créer un parfum à l’image de sa maison. Il acquiert et décore une villa sur les hauteurs de Cannes, assez vaste pour rassembler, l’été, ses dixsept petits-enfants. En 1950, entourés de leur famille, Émile et Julie Hermès fêtent leurs noces d’or. Cette année-là, Émile est élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur. À la fin de l’été 1951, ce grand marcheur rentre tardivement d’une promenade éprouvante. Le 11 septembre, la presse et tous les amoureux de l’élégance française apprennent avec tristesse le décès de Monsieur Hermès. «Vif-argent. »

Xavier Figuerola & Alexandre Mussche_Suitcase 1 + 1, 2008
Xavier Figuerola & Alexandre Mussche_Suitcase 1 + 1, 2008


Ainsi surnommait-on ce patron enthousiaste et visionnaire, qui conduisit sa maison sur les chemins de la confiance et de l’innovation. Au-delà d’une existence consacrée à inventer plus de beauté et de légèreté pour les mouvements de ses contemporains, Émile Hermès reste un éclaireur pour ceux qui explorent, après lui, les formes toujours renouvelées d’un luxe authentique, en cherchant la beauté inhérente à l’objet parfait, tendu vers l’épure, transparent à sa fonction. En un siècle grisé de nouveautés éphémères, il a su définir une modernité qui dure, fondée sur la très belle matière parfaitement travaillée. Il marque Hermès de son esprit d’audace et de disponibilité, véritable antidote à l’orgueil et à l’immobilisme. C’est ainsi qu’il encourage, aujourd’hui, cette signature connue depuis 170 ans à se montrer fière non de ce qu’elle a fait, ni même de ce qu’elle fait, mais plutôt de ce qu’elle pourra faire un jour !

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