Nature en Kit : La Nature et son double
Nature en Kit
La Nature et son double
Chantal Prod'Hom + Magali Moulinier, le 6 juillet 2009
Depuis quelques années, on ne peut que constater l’évidence : la nature revient en force dans les débats de société autant que dans l’imaginaire des créateurs contemporains. Entre appel à la responsabilité collective pour sa sauvegarde et démultiplication d’ersatz urbains, la nature semble omniprésente alors que nous n’en avons jamais été aussi éloignés. Objet central d'enjeux très pragmatiques, sa force inspiratrice originelle opère une mutation et renvoie l’homme à la question de son usage. La création contemporaine s'en fait l'éloquente interprète et dessine à travers différents médiums de nouveaux contours. Si les sources d’inspiration puisent dans un répertoire de formes et de thèmes apparemment sans surprises - le végétal, le minéral, les planètes, les nuages, les phénomènes naturels et plus largement le paysage, designers et artistes se plaisent à brouiller les pistes entre répliques littérales, évocations allusives, hybridations inédites et commentaires visuels acérés.

Robby et Francesca Cantarutti, Forest, 2007_Fast Spa_Enrico Colzoni
Robby et Francesca Cantarutti, Forest, 2007_Fast Spa_Enrico Colzoni


Nature en Kit interroge la place et la « qualité » de la nature aujourd’hui, ainsi que l’usage que nous en faisons. Quelle est la part de nostalgie dans ce retour de la nature, phénomène cyclique mais porteur de contenus toujours différents ? Cet appel de la nature semble à première vue traduire un besoin d’authentique et de valeurs sûres face aux inquiétudes de l’époque. Mais si l’on envisage la nature comme moteur de la croissance spontanée, quelle signification réelle revêt le billot de bois brut faisant office d’assise dans le salon très aseptisé des showrooms de design ou les plantes vertes stabilisées décorant les halls d’entrée climatisés et les bureaux anonymes ? De formelles, les préoccupations s’avèrent éminemment sociologiques : la nature qui se dessine apparaît comme une construction artificielle, une nature de synthèse comme il en va de tant d’autres composants contemporains. A mi-chemin entre nature fantasmée et nature réelle, elle semble en tous cas avoir épuisé son symbolisme puissant. L’appartement se donne des airs d’écosystème, on sacre l’habitat comme le nouvel Eden : la seule réponse à l’inquiétude de notre éloignement ou de sa perte demeureraitelle déjà dans le souci de la conservation de ses traces ?

Michel Huelin, Grassbug 1, 2007_Galleria Biasutti & Biasutti_Piero Gilardi
Michel Huelin, Grassbug 1, 2007_Galleria Biasutti & Biasutti_Piero Gilardi


Fragmentée, cette nature n’en est pas moins joyeusement combinatoire, et c’est bel et bien en kit qu’elle s’offre à nous. L’exposition du mudac prend la liberté de rejouer la donne et recompose à sa manière un paysage de notre temps. Elle fait sien le lumineux commentaire de Martina Corgnati sur l’oeuvre de Piero Gilardi, créateur des célèbres «Tapis Nature » apparus dans les années 60, ces bas reliefs de polyuréthane expansé reproduisant des morceaux de nature dont NATURE EN KIT présente un exemplaire historique : "La nature (…) est devenue apparence, mais l'apparence ne coïncide pas avec la substance: la nature qui nous reste, que nous avons à disposition, est une nature prêt-à-porter, et l'on peut en faire l'usage qui nous convient le mieux: aménagement, ornement, jouet, oeuvre…"

Tokujin Yoshioka, Bouquet, 2008_Moroso_Alessandro Paderni-Studio Eye
Tokujin Yoshioka, Bouquet, 2008_Moroso_Alessandro Paderni-Studio Eye


L’exposition prend la forme d’un dialogue entre le naturel et l’artificiel et investit la totalité des 400 m2 du musée dévolus aux expositions temporaires. Cette approche volontairement binaire, étant donné la complexité d'une telle thématique, donne corps aux deux sections majeures de l'exposition : La Nature et son double investit les espaces du premier étage quand le Green floor occupe les salles du rez-de-chaussée. L'apparent face à face laisse la place à un va-et-vient continu entre imitation et original, simulacre et authenticité, nature morte et vie organique; la ligne de démarcation reste volontairement poreuse, rappelle les possibles interactions et les doutes. Ainsi, d'autres regroupements viennent brouiller les pistes de cette NATURE EN KIT aux contenus hybrides et significations mouvantes.

Piero Gilardi, Torrente Secco, 1965_Galleria Biasutti & Biasutti, Torino
Piero Gilardi, Torrente Secco, 1965_Galleria Biasutti & Biasutti, Torino


La Nature et son double propose une entrée en matière très littérale à travers la section Matière / Matériaux regroupant les créations d’artistes et designers piochant dans la palette des éléments naturels - le végétal, et le bois en premier lieu – pour en tirer formes et fonctions premières. Ici, la création contemporaine s’exprime fondamentalement dans le vaste registre des matières naturelles, bois-jonc-paille-bambou, dévoile une nature "primitive", archaïque, à travers des matériaux à l'état brut qui livrent des formes dont le souci n'est pas le style. Le tronc taillé redevient l'assise archétypale, et le règne végétal a parfois des airs de ready-made.

Tokujin Yoshioka, Bouquet, 2008_Moroso_Alessandro Paderni-Studio Eye
Tokujin Yoshioka, Bouquet, 2008_Moroso_Alessandro Paderni-Studio Eye


La section Imitation / Évocation lui donne la réplique. Figure récurrente de l’histoire du style et de l'ornement, la Nature aujourd’hui n’est plus interprétée dans la fascination absolue de formes originelles et pures telle qu’elle le fut avec l’Art nouveau. Le design actuel en offre une interprétation débridée à travers des créations axées sur l’identité végétale, mais où l’artifice est rendu manifeste par l’utilisation de matières clairement synthétiques.

En prolongement, la section intitulée La Forêt offre une composition sylvestre faite de portants, patères et autres portemanteaux déclinés à l'infini dans toutes formes d'arbres et branchages sur fond de wall-paper tout aussi illusionniste.

Peter Marigold, Flauna Plain, 2007_Fat Galerie
Peter Marigold, Flauna Plain, 2007_Fat Galerie


Plus loin, tel un dialogue entre le ciel et la terre, l’aérien et le solide, nuages, rochers, galets s’affichent comme source d’inspiration majeure pour de nombreux artistes et designers dans une déclinaison infinie de luminaires, poufs et coussins.

Gudrun Lilja - Studiobility, Rocking Beauty, 2006, fauteuil à bascule_Toolsgalerie_Gudrun Lilja-Studiobility
Gudrun Lilja - Studiobility, Rocking Beauty, 2006, fauteuil à bascule_Toolsgalerie_Gudrun Lilja-Studiobility


Green floor, le second chapitre du parcours, donne à voir, dans un premier ensemble, une Nature recomposée. Ici, les créateurs livrent dans l'ironie ou l'approche critique des subterfuges visuels, des paysages segmentés : la nature au prisme d'un monde qui perd peu à peu ses repères et se vide de son essence. Loin de la pure imitation, les travaux présentés évoquent des préoccupations sociologiques et artistiques dans des termes bien différents de ceux de leurs aînés du Land art, pour qui la terre était une oeuvre d'art et la nature, puissance créatrice absolue.

Peter Marigold, Flauna Plain, 2007_Fat Galerie
Peter Marigold, Flauna Plain, 2007_Fat Galerie


Le second regroupement, Nature contrainte, s’intéresse quant à elle au « petit jardin », à une nature modeste, urbaine, où l’exercice créatif s’arrange entre boutures, tuteurs, vases et contenants inventifs qui prennent en compte la miniaturisation et la conservation de la nature. L'urbanisation à outrance a créé de nouveaux scénarios qui éloignent l'homme de la nature et de ses forces. L'absence et le manque de « nature » poussent l’artiste ou le photographe à envisager une recréation artificielle, fétichiste, où la dimension affective et "magique" représentent un terrain propice à l'ironie, au commentaire. Dans cette nature modeste, restreinte, fétiches et reliques jouent le compromis nature/ville.

Meriç Kara, Blockcrack, 2005_Kartal Arat
Meriç Kara, Blockcrack, 2005_Kartal Arat


Tout au long du parcours viennent se « greffer », tels des parasites, des oeuvres énigmatiques, des « bugs », comme autant de clins d’oeil à une nature qui dérape et mue spontanément. OEuvres aux contours ambigus, géométries inattendues, créatures végétales aux silhouettes anthropomorphes achèvent de semer le doute entre le naturel et l’artificiel, le vrai et le faux. La nature objet de manipulations artistiques se vit ici comme autant d’expériences perceptives et métaphores multiples de notre rapport à l’authentique.

Ilkka Halso, Restoration – Untitled no 7, 2000
Ilkka Halso, Restoration – Untitled no 7, 2000


Créateurs invités

Eero Aarnio / Thomas Adank / Saâdane Afif / &made / Ron Arad / Article Design / Az&mut / Sannah Belzer / John Angelo Benson / Susi et Ueli Berger / Sebastian Bergne / Fabio Biancaniello pour l’ECAL / Mattia Bonetti / Tord Boontje / Ronan & Erwan Bouroullec / Andrea Branzi / Nicolette Brunklaus / Robby et Francesca Cantarutti / Cyprien Chabert / Colors/Fabrica / 5.5 Designers / Orianne Dambrune et Marion Excoffon / Felix De Pass / Mark Dion / Patrick Dougherty / Terry Dwan / Martino d’Esposito / Fabrica / Shao Fao / Yvonne Fehling et Jennie Peiz / Bean Finneran / Fredrikson-Stallard / FRONT design / Fulguro / Naoto Fukasawa / Hubert Le Gall / Frank Gehry / Moreno Gentili / Piero Gilardi / Natanel Gluska / Grandeur Nature / Konstantin Grcic / Jan Habraken & Alissia Melka-Teichroew / Ilkka Halso / Robert f. Hammerstiel / Estelle Hanania / Ineke Hans / Elina Helenius / Michel Huelin / Philippe Hurel / Emanuelle Jaques / Ulrika Jarl / Ronèl Jordaan / Rachna Joshi Nair (SIMBL’).


Edwin Zwakman, Backyards – Street II, 2004
Edwin Zwakman, Backyards – Street II, 2004


Chris Kabel pour Droog Design / Sanna Kannisto / Meric Kara / Tetê Knecht / Vincent Kohler / Cathrine Kullberg / Shiro Kuramata / Olivier Lasserre / Arik Levy / Gudrun Lilja / Xavier Lust / Jonas Marguet / Peter Marigold / Stéphanie Marin / Javier Mariscal / Tony Matelli / Julian Mayor / Mario Mazzer / Michael Meredith / Mario Minale & Kuniko Maeda / Molodesign / Jasper Morrison / Olaf Nicolai / Josh Owen / Russell Pinch / Vik Prjónsdóttir / Qubo Gas / Marc Quinn / Peter Rösel / Denis Santachiara / Ene-Liis Semper / Borek Sipek / Wieki Somers / Robert Stadler / Philippe Starck / Alice Stepanek & Steven Maslin / Patricia Urquiola / Bas Van der Veer / Verges & Lagae / Marcel Wanders / Laurence Weiner / Leonard Wilkop / Robert Wilson / WOKmedia / Emmanuel Wolfs et Jung Bo-Young / Woodloops – Just nature ! / YKSI Design – Leonne Cuppen / Tokujin Yoshioka / Tristan Zimmermann / Edwin Zwakman/ Zoom Design.

www.mudac.ch