L'Ornementation minimaliste : Atout retrouvé pour le design et la conquête des marchés
L'Ornementation minimaliste
Atout retrouvé pour le design et la conquête des marchés
Jean-Marc Barbier, le 8 mai 2018
Dossier spécial

Après des décennies de minimalisme dominant, l’ornementation sort de son purgatoire. Corollaire d’une inspiration en liberté, elle est servie par de nouvelles technologies repoussant en continu le champ des possibles. Facteur de différenciation et de valeur ajoutée, elle séduit déjà les consommateurs de plus en plus avertis. Enfin, sur un marché mondialisé, la France a toute légitimité à jouer de son expertise historique en matière d'ornementation et d'ennoblissement des arts décoratifs.



"Heat wave" radiator, design by Joris Laarman, Droog Design


L’ornement, les archéologues en font leur miel, et pour cause puisque le champ d’exploration donne le vertige. Les fouilles en Asie Mineure ont livré des vases peints, certains en forme de femme aux yeux incrustés d’obsidienne, millésimés entre 5500 et 5000 avant J.-C.. Les poteries à figures géométriques des Grecs datés vers 1000 avant notre ère semblent du coup d’un intérêt historique tout relatif ! Une chose est claire, chaque civilisation éprouve un besoin évident de décors évoluant au fil du temps. Sculpté, peint, marqueté, le mobilier lui aussi est, à travers l’ornement, l’expression d’un savoir-faire régional et l’emblème de la puissance. Le grand mobilier d’argent des cours européennes exposé au château de Versailles l’an dernier (novembre 2007-mars 2008) en est un exemple somptueux. « C’est d’ailleurs au XVIIIe siècle, avec l’essor des manufactures (on les dirait de luxe aujourd’hui), que se développe la fonction qualifiée au XIXe siècle d’ornemaniste, » précise Stéphane Laurent, maître de conférences à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne. « Il serait plus juste de parler de dessinateurs exerçant au cabinet du Roi, à l’instar de Berain ou Meissonier, l’un reconnu pour ses grotesques, l’autre comme inventeur du style rocaille. Toutefois dès le XVIe et avec l’essor de l’imprimerie, se fait jour la nécessité de compiler des modèles pour renouveler en continu bijoux et accessoires de mode. »


"Heat wave" radiator, design by Joris Laarman, Droog Design


Dans les - grandes - demeures, les styles s’enchaînent pour la bonne fortune des ébénistes. De la coquille à la griffe de lion en passant par la cannelure, l’ornement donne le ton. Néanmoins Percier et Fontaine, metteurs en scène des fastes du Premier Empire, s’inquiètent dès 1812 que l’industrie puisse banaliser le canon antique - leur fer de lance - dans des matières vulgaires et à bas coût… Que le goût de quelques uns puisse se déliter dans celui du plus grand nombre, voilà qui, déjà, incitait Kant dans La critique de la faculté de juger (1790) à concevoir le principe d’une distinction perceptible seulement par quelques élus !

ed.BACCARAT design Jaime HAYON.
ed.BACCARAT design Jaime HAYON.


De l’autre côté de l’Atlantique, la secte des Shakers, installée dans le nouveau monde en 1774, pratique un communisme chrétien. D’une extrême rigueur morale, ils bannissent tout ornement de leur mobilier et objets domestiques où prévalent des impératifs fonctionnels. Leur esthétique épurée a d’ailleurs toujours ses adeptes et constitue même un courant décoratif.


"Selma" chair, design by Front Designers


Toutefois, le XIXe siècle offre à l’ornement un baroud d’honneur entre l’esprit troubadour ou le Louis XVI impératrice puis l’effervescence naturaliste de l’Art Nouveau. Au début du XXe siècle, il subit des attaques frontales à la fois pour des raisons pratiques et intellectuelles. En 1905, un ébéniste de Dresde, Karl Schmidt, « demande à son beau-frère architecte de concevoir pour lui une chaise qu’il pourrait reproduire dans son atelier et dont le style et la forme seraient les conséquences des contraintes imposées par la machine ». Dans son pamphlet Ornement et Crime (1909), l’architecte Adolf Loos monte au créneau : « L’ornement n’est plus un produit naturel de notre culture mais une survivance du passé ou un signe de dégénérescence. » Pire « il a représenté, de tout temps, une dilapidation de la santé et de l’énergie humaine. De nos jours, il représente en outre une dilapidation de matières premières. » Mauvais temps pour l’ornement… d’autant que « le cubisme et les premiers peintres abstraits inspireront l’architecture moderne portée entre autres par Le Corbusier, Mies Van der Rohe ou Breuer, » dixit Jocelyn de Noblet. « La revue L’Esprit Nouveau à Paris, le Bauhaus de Dessau, le groupe De Stijl aux Pays-Bas, le constructivisme en U.R.S.S. sont autant de lieux privilégiés où naîtra la nouvelle architecture.


"Martin" secretary, Mobilier de Compagnie, design by Rachel and Benoît Convers


Mais c’est dans les C.I.A.M. (Congrès international d’architecture moderne, le premier eut lieu en 1928) que le mouvement trouvera une forte cohésion interne. Il s’étendra à partir de 1925 à tous les arts décoratifs. » S’ajoute une dimension sociale, voir politique… « L’abstraction était sensée être démocratique. Un design purement abstrait, précisément parce qu’il ne s’apparente à aucune culture, doit pouvoir parler à tout le monde et pas seulement à ceux qui connaissent les conventions et les symboles sur lesquels reposent des styles plus anciens. »  Voilà qui est bien loin de l’élitisme auquel aspirait Kant…

Thomas Boog_Design
Thomas Boog_Design


Outre ces raisons intellectuelles, l’industrialisation des décennies suivantes aura raison de l’ornementation. « D’autant que dans les années 60 et 70, le système de production européen en plein développement est encore très rigide et le design d’un formalisme lisse et épuré convient bien à des séries destinées à s’intégrer dans un environnement toujours plus rationalisé ». Certes dans les années 20 et 30, des futuristes italiens comme Giacomo Balla ou les surréalistes joueront sur des fantaisies créatives mais n’influeront pas sur la tendance. Pas plus que dans les années 50, le « retour en force des architectes, décorateurs et ensembliers de sensibilité ruhlmanienne qui proposent des meubles et des décors dans la continuité du style Art Déco tel qu’il était apparu en 1925 et que l’on pourrait qualifier de « moderne tardif ». […] Ils bénéficient des commandes du Mobilier national pour l’aménagement des locaux officiels et de celles de compagnies maritimes ainsi que de certains hôtels. […] Mais ils n’innovent plus, reproduisent le plus souvent ce qu’ils faisaient avant guerre, sans prospecter une nouvelle clientèle. »


"Whippet Bench", design by Radi Designer


Banie avant d’être réhabilitée, l’ornementation est sujette à un mouvement de balancier orchestrée par les designers et analysé par Gérard Laizé, directeur général du VIA. « A l’origine du design industriel, l’ornement, soit la quintessence des arts décoratifs, était décrié par les designers parce qu’il s’adressait à une clientèle riche et privée (comme celles des yachts et des grands hôtels), utilisait des essences rares et consommait un temps homme impressionnant. Le design industriel a accompagné le mouvement social d’après-guerre fondé sur le principe d’un accès à toutes choses à tous. Ses principes fondateurs reposaient sur la production de masse, la standardisation en application du taylorisme, des prix accessibles. Dès lors, l’ornementation fut jugée « décadente » parce que superfétatoire, donc incongrue si l’on adhère au principe d’économie d’échelle. »


"t.e. 15" pewter plate, design by Studio Job


A l’issue du choc pétrolier de 1973, les prémices du post-modernisme commencent à être perceptibles. D’abord sans doute à travers la peinture avec un retour à la figuration puis « le retournement du design vers l’art », Jean-Paul Aron parlait « d’ivresse du musée ». Dans l’Italie des années 80, Gaetano Pesce travaille sur la notion de série diversifiée. Memphis propose « un vocabulaire nouveau de formes et de couleurs en réaction à la banalisation stéréotypée d’un design institutionnel qui ne s’est pas renouvelé. »

MauriceRENOMA Ateliers Philippe Coudray - SST
MauriceRENOMA Ateliers Philippe Coudray - SST


Le design prend l’air… et s’émancipe peu à peu « du minimalisme ambiant, du noir et blanc qui dominent toujours fin 1983 quand nous lançons En attendant les Barbares (www.barbares.com) pour éditer le duo Elisabeth Garouste et Mattia Bonetti, » raconte Agnès Standish-Kentish. « A contrario, nous voulions vivre dans l’onirisme et la fantaisie à travers des créations axées sur une modernité très primitive puis, à la fin des années 80, ornementée dans une relecture du XIXe. La situation économique, qui influe beaucoup sur le goût des gens, était florissante. La crise de 1993 a sonné le glas de cet esprit baroque au profit d’une austérité sans risque entre écru et bois uni ! » Et aujourd’hui ? « Les pièces qui sortent de l’ordinaire assorties d’une grande rigueur de fabrication - française - deviennent quasiment un achat patrimonial. Surtout dans le cas de Garouste et Bonetti dont la séparation a fait monter la cote. » Et d’ajouter en souriant : « Andrée Putman elle-même adopte une touche baroque dans la sobriété précieuse de ses boîtes que nous exposons en avril (7-25/04/09). »


"Crochet Table" occasional table, design by Marcel Wanders, Moooi


« Le design néo-baroque se revendique de la plus pure tradition ornementaliste dont la France a toujours su être le théâtre, » reprend Gérard Laizé. « Dans les années 80, il prenait le contre-pied de créations majoritairement minimalistes sous l’influence de process industriel  constamment à la recherche de gains de productivité. Aujourd’hui il est devenu un atout pour personnaliser des petites séries. » Jean-Paul Jubineau, directeur général d’Arcasa (www.arcasa.com), observe « nettement depuis près d’un an l’émergence de décors dans un esprit très contemporain chez nos fournisseurs, allant jusqu’au retour de l’or. Outre les miroirs avec cadre sérigraphié de Philippe Starck, je pense aux propositions italiennes de Glas Italia ou de Fiam. Et le public adhère, surtout dans le très haut de gamme. »

MauriceRENOMA Ateliers Philippe Coudray - SST
MauriceRENOMA Ateliers Philippe Coudray - SST


Mieux, « les détracteurs d’hier des détails ornementaux en deviennent désormais adeptes, » confirme Gérard Laizé. « Même chez les Italiens dont pourtant la réputation en termes de design est en majorité fondée sur le minimalisme des formes et la monochromie des finitions. De fait, les raisons ne manquent pas… Comme la recherche de personnalisation de la part du public, le besoin des producteurs de se distinguer de leur concurrence, l’application de nouvelles technologies autorisant les effets décoratifs à coût modéré. »

Fauteuil
Fauteuil "Crinoline", création Patricia Urquiola.


Confirmation de tendance chez Forum Diffusion (www.forumdiffusion.fr) où François Basilien, responsable du showroom, note « le retour à l’enrichissement des formes. Ce qui répond à un principe de réalisme basé sur la fusion culturelle entre l’offre contemporaine et le patrimoine en meubles et accessoires du client. Un changement important où l’effet de mode est écarté au profit d’une production où l’ornement a le rôle d’un trait d’union et revêt une plus value d’âme. La consommation s’oriente vers la durabilité et le qualitatif. Et si les commandes sont moins nombreuses, leur montant est à la hausse. » Digéré donc le « luxe du rien » de Jean-Michel Franck selon les mots de François Mauriac comme le rapporte Jean-Louis Gaillemin… A Serpette et Paul Bert (Puces de Saint-Ouen), les marchands n’hésitent pas à communiquer collégialement sur d’extravagants meubles de grottes et jardins du XIXe siècle. A la vente Bergé-Saint Laurent, le Fauteuil aux dragons d’Eileen Gray, qui n’a rien de minimal, s’est envolé à 21,905 millions d’euros, record pour une œuvre d’art décoratif du XXe siècle. Preuve de sa rareté certes mais aussi d’un engouement.

Store
Store "Parametre", 3Form.


A l’instar d’Olivier Gagnère (www.gagnere.net), Mathias (www.mathias-paris.com) ou encore Hervé Van der Straeten (www.vanderstraeten.fr), certains créateurs, n’écoutant que leur inspiration, mènent des pas de deux avec l’ornementation depuis des années. « Dans une direction alors à contre-pied des diktats du bon goût mais dans la cohérence de l’univers narratif qui a bercé mon enfance entre Orient et Occident, » explique Jean Boggio. Joaillier-orfèvre de formation, il coule dans le bronze ou la porcelaine ses motifs luxuriants avec un optimisme affirmé « meilleur antidote aux périodes crises… » Un chemin singulier partagé aussi par Thomas Boog qui, depuis vingt ans, convoque coquillages et coraux dans « des réalisations toujours fonctionnelles ». Internet lui apporte des commandes du monde entier émanant d’amateurs de ses curiosités. « J’ai la certitude que ce ne sont pas des suiveurs : on ne peut pas forcer quelqu’un à dépenser de l’argent pour des coquillages ! »

Outline mirror, design by Piero Lissoni
Outline mirror, design by Piero Lissoni


Des esprits libres comparables à l’indépendance du hollandais Marcel Wanders. François Basilien souligne : « Cette nouvelle fusion culturelle entre classique et contemporaine lui doit beaucoup. » Jean-Louis Gaillemin renchérit : « Aujourd’hui les nouvelles vedettes des salons internationaux de design, de Miami à Bâle en passant par Milan sont les premiers de classe de l’école d’Eindhoven […]. L’humour sec des Bataves a une portée mondiale ». De fait, Droog Design multiplie les éditions facétieuses où l’ornement retrouve une légitimité inattendue comme dans le désormais fameux radiateur de Joris Laarman. Toujours aux Pays-Bas, t.e. (Thomas Eyck) a initié une démarche à double détente. Des designers sont inviter à œuvrer à partir des compétences et de la matière première de fabricants locaux. L’exercice - profitable au Made in Holland - est ouvert à toutes les fantaisies.

Carved Chair
Carved Chair", création de Marcel Wanders


Les collaborations - en voie de multiplication - entre les manufactures de haute tradition et la fraîcheur des collaborations extérieures, généralement spectaculaires, ont aussi l’avantage d’attirer vers des marques statutaires une nouvelle clientèle. Que celle-ci soit poussée par une saine curiosité ou par le goût d’investir dans l’inédit et le rare. Tout naturellement, l’ornementation y sublime le savoir-faire de l’atelier et la créativité du designer. En témoignent les récentes productions de la cristallerie Baccarat avec l’espagnol Jaime Hayon (Label VIA 2009) ou du porcelainier portugais Vista Alegre avec Sam Baron. Soucieux de présenter une production bien démarquée de leur concurrence (notamment étrangère et à moindre coût), éditeurs et fabricants ont tout intérêt à laisser libre cours à la sensibilité des designers… Comme les gracieux motifs du mobilier de Patricia Urquiola pour B&B Italia Outdoor.


"Trollsta" sideboard, design by Hanna Brogård.


« D’autant plus que les avancées technologiques, notamment en provenance des arts graphiques (transferts par film, sérigraphie, sublimation, découpe laser ou au jet d’eau), invitent à des effets décoratifs obtenus de manière industrielle, souvent assistée par ordinateur, ce qui permet les variations multiples et ce, sans surcoût, » explique Gérard Laizé. La table Versailles (Label VIA 2008) éditée par Compagnie dispose d’un plateau en béton Ductal® (Lafarge) reproduit des effets mats et satinés (inspirés d’une nappe brodée) à partir d’un moule spécifique. Toute une génération de designers entend concevoir des produits accessibles commercialement et/ou décalées. Dégagés de toute pression minimalisme, ils ont introduits dans leur vocabulaire des effets décoratifs et détails ornementaux, traduisant ainsi leur écriture personnelle. « Quand nous avons créé Ibride, il y a huit ans, nous voulions sortir d’un espéranto formel, d’une hyper industrialisation pour cultiver notre propre histoire, » justifient Rachel et Benoît Convers. Ils concilient « l’ornement et l’utile afin de donner deux fonctions aux objets, hors et pendant l’usage. » Leurs plateaux-portraits d’ancêtre sont réalisés en stratifié intégrant une impression numérique.  Leur Mobilier de Compagnie en stratifié massif est découpé à partir d’un appareil à commande numérique. « Nous souhaitions donner une fonction contemporaine à des formes vivantes. » Inspiration zoomorphe aussi pour Radi Designers avec le Whippet Bench dont « la forme est générée par l’extrusion du profil du chien, le revêtement est imprimé par sublimation. » Leur soliflore Vase-Vase utilise « un effet de trompe-l’œil créé par un film optique qui duplique l’image d’un soliflore placé à l’intérieur d’un grand cylindre de verre ».

Valet de chambre
Valet de chambre "Size clone", collection Cloning, création 5©5 Designer


La matière est sublimée grâce à la technologie. Ainsi chez Cinna, le simple plateau en inox poli brillant de la table de Martine Poulet est-il orné, grâce au laser, d’un délicat dessin mat. Chez SCE Editions, les découpes laser appliquées au métal laqué blanc dessinent les motifs floraux tout en nuance de la collection de luminaires Solène (Label VIA 2008) imaginée par Valérie Boy. Arzu Firuz détourne des matériaux quotidiens comme le vinyl et tout récemment de simples bâches de camion ou de chantier (polypropylène) en y découpant ses motifs élégants fruits de sa culture métissée entre France et Turquie, « à utiliser en séparateur de pièces pour jouer sur la lumière. » Dans le buffet de la collection Spider chez Roche Bobois, un éclairage intérieur révèle le décor gravé des portes en Corian massif.

Sans code, porté par son goût des mélanges, Hervé Matejewski « interpelle sans choquer ». Recoloriée à l’encre fluorescente sa toile de Jouy s’éclaire à la lumière noire. Les visages délicats descendent des tableaux du maniériste François Clouet comme des éclats de peinture sur des assiettes immaculées (technique basée sur l’impression d’un film avant re-cuisson). Comme le joyeux télescopage de deux mondes… A l’instar de l’impression numérique sur le thème de la mythologie Renoma qui tapisse les sièges de style de la ligne Street Art des Ateliers Philippe Coudray. Ou encore des textiles imprimés d’une mosaïque de pixels signés Cristian Zuzunaga revêtant les lignes rigoureuses des sièges de Christophe Delcourt (www.christophedelcourt.com et www.cristianzuzunaga.com).

« Les marques élitistes donnent le la et les tendances descendent par palier jusqu’à la production de masse avec l’aide de la distribution, » pointe François Basilien. « Même les Scandinaves, pourtant habitués à la sobriété, plongent dans des univers décorés ! » Tel Ikea dans ses dernières livraisons, entre découpes stylées et coussins narratifs de la chaise Selma lesquels font revivre des reproductions textiles de quatre époques.

L’essor décoratif invite à se libérer de toutes retenues, notamment chez les fabricants faisant déjà preuve d’excellence. Pour Pouenat Ferronier, Nicolas Aubagnac signe la collection Olympe, bel hommage aux lignes cossues et inventives de Poillerat. Dans un contexte de démocratisation de la décoration, la clientèle haut de gamme entend se distinguer par des choix innovants. Moissonnier vagabonde entre les siècles, pour une création hybride « néogothique, d’inspiration mérovingienne, 1900 dans l’esprit de Carlo Bugatti » !

« Anthropomorphe, géométrique, végétal, zoomorphe : le patrimoine français regorge de modèles. Seulement, les cours de composition décorative ne sont plus enseignés depuis 1968 dans les écoles d’art, » déplore Stéphane Laurent. « Un paradoxe puisqu’un événement comme les Journées du Patrimoine rallie tous les suffrages. L’apprentissage classique et l’imitation des modèles furent en effet combattus au prétexte qu’ils entravaient la créativité personnelle. Cette absence de transmission du passé ornemental est préjudiciable à l’éducation des étudiants, notamment ceux qui n’ont pas bénéficié de repères culturels dans leur milieu familial. Dès lors, certains sont affectés par un marquage social susceptible de les bloquer dans leur évolution de carrière. Notre passé ornemental est un atout exceptionnel pour la « French touch in design »… C’est une marque identitaire à valoriser, elle est porteuse d’un énorme potentiel commercial, notamment sur certains marchés motivés par l’ornement comme le Moyen Orient et les pays émergents ».

En marge de ce patrimoine exceptionnel, les nouvelles technologies repoussent à l’infini le répertoire des décors. Ainsi les Israëliens Nir et Ada Simhon de On On Surface mènent une exploration quasi fondamentale sur le textile et les effets de découpe qu’ils appliquent par le biais de machines à commande numérique. A la clé, « la grande satisfaction d’obtenir des décors allant bien au-delà de notre imagination ! »

Aux esprits chagrins qui craindraient de voir un processus créatif dominé par la machine, on répond chez 3 Form que les matériaux développés sont écologiques et répondent à un souci de personnalisation. Le collectif 5©5 Designers cherche, quant à lui, « à offrir à travers chacune de ses créations des alternatives honnêtes et accessibles de consommation avec une volonté permanente de sublimer l’ordinaire. » Leur projet Cloning, se veut « un service de création d’objet à l’image de tout un chacun via une donnée physique prélevée sur le corps du sujet et qui détermine alors l’esthétique de l’objet. Une approche rendue possible grâce à la souplesse des technologies de prototypage numérique mêlée au savoir-faire d’artisans qui adaptent leur geste à chaque commande. A l’opposé de participer à la définition d’une esthétique standardisé, Cloning tend à redonner une place centrale à la nature humaine. » Qui s’en plaindrait ?

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