Los Angeles (1865-2008) : Le Paradis, ou presque
Los Angeles (1865-2008)
Le Paradis, ou presque
Jennifer A. Watts, le 20 juin 2011
« Imaginez une Marilyn Monroe, de cinquante miles de long, allongée sur le côté, ˆ moitié enterrée sur l’arte d’un rocher qui s’effrite, la crte des montagnes de Santa Monica, les broussailles, les fleurs et les serpents se tortillant sur son corps, et les brumes, le smog ou des rves se concentrant dans chaque courbe. Vous aurez besoin de prendre une certaine hauteur pour identifier ce tracé complexe comme un corps. Mais c’est Mulholland Drive… C’est aussi long qu’un vieux film et aussi parfumé et paniquant que l’état somnolent de Marilyn. »

-David Thomson

Deux thèmes, inextricablement liés par les sens, traversent ce « portrait » à multiples facettes de Los Angeles : le corps et le paysage.

Los Angeles : la cité des anges... et des démons. Pour quelques chanceux, L.A. est synonyme de soleil, de plage de piscine, de corps sains et bronzés. Pour les autres, L.A n’est souvent qu’une concentration d’autoroutes encombrées, de pollutions et de peurs de toutes sortes. C’est une ville sans un centre et – comme certains disent – sans âme. Là haut, dans les cieux, règnent les stars d’Hollywood ; mais ici-bas, les habitants craignent un nouveau tremblement de terre ou le déclenchement d’émeutes. Rêve ou cauchemar ? Réalité ou fiction ? La vérité sur ce lieu mythique et fascinant se situe peut-être entre les deux.


Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/199_SHULMAN
Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/199_SHULMAN


Cette ville complexe et vaste fascine depuis longtemps les photographes de toute tendance : ceux qui travaillent en studio ou pour l’industrie, les reporters, les photographes de mode et de glamour, les amateurs, les touristes ou les photographes d’art. L’exposition offre un large éventail de ces approches. En tout, ils sont une centaine de photographes – des grands noms comme des inconnus, actifs entre la seconde moitié du dix-neuvième siècle et aujourd’hui – à documenter, imaginer, célébrer, critiquer ou mythifier la ville.

L’exposition comprend sept sections : Garden (cultiver), Move (se déplacer), Work (s’activer), Dwell (se loger), Play (se divertir), Clash (se battre), Dream (se projeter). Ces thèmes nous aident à saisir certains aspects-clés de la vie à Los Angeles ; ils touchent tout le monde, qu’ils soient nantis ou défavorisés. Ces sept sections servent de plans d’accès au riche territoire qu’il nous est donné de contempler. Nous invitons les visiteurs à choisir leurs itinéraires – autoroutes et chemins de traverse – au cours de ce voyage à L.A., ville qui ne cesse de fasciner.


Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/Move Light From Los Angeles
Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/Move Light From Los Angeles


GARDEN

Pendant plus d’un siècle, Los Angeles a conquis l’imagination grâce aux images de sa situation extraordinaire et de sa topographie. « La terre la plus grasse que j’ai jamais vue », s’exclama il y a plus d’un siècle Harrison Gray Otis, l’un des premiers rédacteurs en chef du Los Angeles Times. Un sentiment partagé par des millions de personnes qui se ruaient vers l’Ouest pour réclamer leur part du paradis américain.

Dès le milieu du 19ème siècle, la Californie du Sud était célébrée comme une région qui avait tout à offrir, même pour les plus gros appétits – ceux qui recherchaient les profits de l’expansion vers l’Ouest, la construction de l’empire, le pouvoir, la richesse et le bien-être physique. Les premiers photographes propagèrent avec constance ces croyances en dépeignant des paysages à couper le souffle et d’une beauté luxuriante et exotique. Les habitants étaient montrés comme des êtres qui vivaient en harmonie avec la nature, tels les descendants modernes d’Adam et Eve établis dans un pays de soleil éternel.

Les photographes perdirent ensuite cet enthousiasme. Ils représentèrent L.A. non plus comme un jardin d’Eden mais comme une jungle couverte d’un manteau épais de smog et de chaleur. Pour d’autres encore, la ville n’était qu’un lieu de faux-semblant, un paradis de revendeurs nourris par l’artificialité séduisante d’Hollywood. Quelque part, entre ces deux visions extrêmes, fleurit le vrai L.A. – une ville à multiples facettes dans laquelle des millions de gens parviennent à voler des moments de plaisir et de joie dans l’ennui de la vie quotidienne.

Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/Garden_FRIEDLANDER_LA
Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/Garden_FRIEDLANDER_LA


MOVE  

Aucune autre ville au monde n’est liée de manière aussi inextricable à la voiture que Los Angeles. La voiture comme plaisir mais aussi comme danger. Des réseaux complexes d’autoroutes et de boulevards sont enchevêtrés les uns dans les autres et s’étendent dans toute la Californie du Sud, une région qui ne cesse de croître. Les autoroutes, comme les plages et la douceur du climat, ont une signification primordiale pour L.A., puisqu’elles relient les zones périphériques qui sont séparées par de vastes territoires.  À la fin du 19ème siècle, les barons du rail construisirent les premières lignes ferroviaires, entre autres pour connecter leurs propriétés éloignées de la ville des affaires. Puis, avec le temps, une étendue tentaculaire de routes rapides a remplacé le chemin de fer, non pas suite à des calculs d’entrepreneurs, mais bien en raison d’un désir populaire de liberté et de mobilité. On le voit dans nombre de photographies: les habitants de L.A. aiment conduire.

Le culte de la voiture donne raison au proverbe: « Personne ne marche à Los Angeles ». Le méandre de trottoirs et de sentiers de la ville du 19ème siècle est souvent caché. Les photographies de rue montrent des piétons perdus dans un univers de panneaux routiers ou isolés au milieu d’une circulation toujours plus dense.  Dans les images, L.A. se définit d’abord par la voiture. De nombreux artistes ont exploité la vue que leur offrait leur véhicule, obtenant ainsi une fusion des symboles de la ville.

Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/152 Humble_719 Lincoln Blvd
Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/152 Humble_719 Lincoln Blvd


WORK

Los Angeles est une ville à multiples facettes : une ville historique, au passé mexicain ; une ville pluriethnique et multiraciale ; une ville emblématique, toujours tournée vers l’avenir, qui fait la fierté de son pays. Que ce soit dans l’agriculture, le bâtiment, l’aéronautique, le pétrole, la construction navale ou le cinéma, les industries de la Californie du Sud répondent aux opportunités économiques offertes par le climat, la topographie et une main d’oeuvre abondante.

En dépit de ses richesses naturelles, L.A. a vécu des épisodes d’une rare violence. Au fur et à mesure que la ville grandissait, rares furent les photographes commerciaux à montrer les troubles sociaux et les émeutes raciales. Ils leur préféraient la vision – exagérée – d’un pays bienheureux où la belle vie cohabite avec la production industrielle. Ils furent nombreux à montrer le glamour d’Hollywood en représentant les acteurs dans des environnements stylisés et naturels. D’autres révélèrent la face cachée de cette culture de la célébrité, en posant leur objectif sur les jeunes espoirs, anonymes, se présentant aux castings.

Les photographes s’aventurèrent aussi derrière les façades somptueuses d’Hollywood pour dévoiler des réalités trompeuses. Leurs images, inscrites dans l’esthétique moderniste, s’inspirent du travail des photographes commerciaux qui ont su intuitivement adopter le langage visuel net et précis de la nouvelle ère. Il faudra attendre la période de la Seconde Guerre mondiale pour que les photographes explorent les luttes quotidiennes et héroïques des ouvriers affluant dans les grands centres industriels sud-californiens

Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/Move Light From Los Angeles
Le Paradis, ou presque_Los Angeles (1865-2008)/Move Light From Los Angeles


DWELL
 
Le grand Los Angeles – périphérie comprise – n’est pas vraiment une « ville sans centre », mais un ensemble de territoires suburbains reliés les uns aux autres et organisés selon une grille. En 1923, un journaliste prédisait que « la carte de L.A. ne sera jamais complète ». Les petites maisons individuelles dominent à l’intérieur d’un vaste labyrinthe de parcelles, de terrains et de pâtés de maisons. Les habitations sont de tous les types possibles, du simple bungalow à l’édifice de style Tudor Revival. Elles reflètent les origines diverses et éclectiques de milliers d’immigrants, ainsi que leurs désirs.

Au tournant du 20ème siècle, des architectes locaux conçurent des lotissements où les espaces intérieurs s’étendaient vers l’extérieur. Ce type d’habitations donna le ton dans tout le pays. La classe moyenne s’enticha immédiatement de ce mode de vie. Les photographes ne manquèrent pas de diriger leur objectif sur ce qui incarnait alors la ville moderne : les façades en plâtre bon marché de maisons qui s’étendent à l’infini, les alignements de magasins, et les rangées d’appartements dingbat – une typologie d’architecture vernaculaire.

Les images du 19ème siècle le rappellent : pendant longtemps, seuls les critères de race et de classe déterminaient le quartier dans lequel les nouveaux venus devaient s’installer. Des politiques de ségrégations résidentielles furent en vigueur jusque dans les années quarante. Les minorités raciales se trouvaient alors parquées dans des quartiers spécifiques. Les photographes de la Grande Dépression révélèrent les habitations précaires et les sans-abris ; si les pauvres vivaient dehors ou trouvaient refuge sous des abris de fortune, ce n’était pas par choix, mais parce que le climat tempéré le leur permettait. L’idée que L.A. puisse aussi être la ville des rêves brisés apparaît clairement dans l’image de la famille Damm vivant dans une voiture, autre symbole puissant de la ville.

Le Paradis ou presque_Los Angeles
Le Paradis ou presque_Los Angeles


PLAY

Les corps bronzés et en bonne santé, tout comme le soleil, deviennent le symbole de la Californie du Sud dès les années vingt. Los Angeles est alors synonyme de l’ère du boom économique, de la consommation agressive, de nouvelles moeurs sexuelles, de la mode et de la croissance d’Hollywood. Le corps est considéré comme le lieu même du loisir et de la consommation. Lorsqu’en 1933, un magazine annonça que « les Californiens s’y connaissaient en art de vivre », il s’agissait d’une évidence – la terre parfumée et ensoleillée de la région offrait un terrain de jeu luxueux.

Les photographes tirèrent parti de l’image d’une ville prônant le bonheur et l’amusement, où l’athlétisme pouvait être pratiqué toute l’année, où il faisait bon flâner et s’afficher en public. Plus récemment, d’autres images circulèrent, celles d’une ville encline à l’abandon joyeux et à la subversion des rôles entre hommes et femmes. Nombreux sont les photographes à avoir montré l’éclat de L.A., lieu friand de célébrité et de vie nocturne. Ils dévoilèrent une ville où, la nuit, le glamour flirte avec la solitude mélancolique.  Mais où cela mène-t-il ? Vers un lieu où le culte du corps, le fantasme, la luxure et le plaisir physique se heurtent à d’autres visions, d’autres émotions, comme la banalité, la douleur, l’exploitation et l’anonymat ?





Le Paradis ou presque_Los Angeles (1865-2008)
Le Paradis ou presque_Los Angeles (1865-2008)


CLASH

Los Angeles est communément perçue comme un épicentre de violences raciales et de catastrophes naturelles. Cette vision cauchemardesque et apocalyptique a fait le tour du monde en mots et en images. À L.A., la terre bouge dans un sens littéral : le feu détruit les collines et des quartiers entiers ; les glissements de terrain détruisent les résidences somptueuses des stars de cinéma ; les tremblements de terre – mouvement le plus terrifiant, le plus imprévisible et le plus « démocratique » – font tomber les immeubles et provoquent d’énormes dégâts. Il semble que la ville repose sur des fondations faites d’optimisme forcené – cela ne peut pas arriver ici – et d’amnésie volontaire – cela n’est jamais arrivé ici.

La Californie du Sud a toujours vécu une relation problématique avec la nature. L’effondrement du barrage St. Francis en 1928 fut, au 20ème siècle, l’un des pires désastres touchant un ouvrage de génie civil. Les photographes se sont toujours précipités pour rendre compte des cataclysmes. Ce fut le cas en 1933, lors du tremblement de terre de Long Beach, une réplique sismique qui provoqua la panique dans la fière métropole. Aujourd’hui, les photographes s’intéressent à la dégradation de l’environnement causée par l’urbanisation effrénée. Le Los Angeles River – un fleuve presque mythique – apparaît dans leurs images comme une terre à l’abandon, recouverte de graffitis et d’ordures.

Les tensions inhérentes à la conciliation travail-capital ont provoqué des troubles d’une rare violence en 1910, avec l’attentat ouvrier contre le Los Angeles Times. Après des décennies d’inégalités et de ségrégation, des émeutes éclatèrent une première fois à Watts en 1965, puis à Southcentral en 1992. C’est la face sombre de L.A., la ville noire de Raymond Chandler, où les filles qui ressemblent à des stars de cinéma sont battues par leurs petits amis, où Marilyn Monroe termine sa vie à la morgue dans un tiroir frigorifique en acier inoxydable duquel dépasse un orteil.

DREAM

Los Angeles a toujours symbolisé le pays des rêves et des désirs, qu’ils soient imaginés, exaucés ou déçus. L.A. est un lieu où fleurit l’espoir et où le destin de chacun devient une création personnelle. Les photographes pictorialistes des années 1910 et 1920 donnèrent la vision d’une Californie du Sud sous le brouillard, mais s’appliquèrent à atténuer légèrement cette réalité afin de suggérer la douceur de vivre et l’effervescence du lieu. Les photographes ont toujours cherché à comprendre de quoi était faite la matière des rêves : ils montrèrent la ville de nuit, sous des lumières veloutées et des panneaux lumineux scintillant à l’horizon. Depuis longtemps, L.A. est également synonyme d’une vie saine, en plein air, où l’on admire les couchers du soleil au bord de l’Océan Pacifique.

« Quelle autre image dévoilerait mieux le paradoxe du rêve américain que celle d’un ivrogne ayant perdu connaissance à l’ombre d’Hollywood ? ». Ces mots, d’un écrivain sarcastique, mettent le doigt sur l’équilibre fragile entre succès et échec. L.A. est une formidable usine à produire du rêve, en particulier grâce aux séduisantes promesses de célébrité et de richesse qu’Hollywood offrirait. Mais L.A. est aussi la ville de millions de gens ordinaires dont la vie et les rêves démentent les folies de l’industrie cinématographique. L’image d’un coucher de soleil sur Venice Beach pourrait bien signifier qu’à L.A. la rédemption est offerte par la rêverie plus que par la célébrité.