Les Nouvelles villes de design : Créativité + Technologies + Durabilité
Les Nouvelles villes de design
Créativité + Technologies + Durabilité
Emmanuelle Vieira, le 8 juin 2015
LIVRE À RELIRE

Qu’est-ce que Cape Town (World Design Capital 2014), Helsinki, Montréal, Times Square, Glasgow, Anvers, Stockholm, Saint-Étienne et Lisbonne ont en commun? Ce sont sept lieux de taille moyenne réunis dans un très bel ouvrage intitulé Nouvelles villes de design. Le livre fait suite à un colloque tenu au Centre Canadien d’Architecture (17es Entretiens du Centre Jacques-Cartier, Montréal - octobre 2004).


Il en prolonge les entretiens et devient un merveilleux outil de réflexion ainsi qu’une source d’inspiration. Grâce aux témoignages des maires, designers et citoyens de chacune des villes, et aux propos de trois éminents penseurs de la ville et du design - François Barré (Paris), Saskia Sassen (Chicago) et John Thackara (Amsterdam et Bangalore) - ce recueil est une étude de cas unique. Il offre un regard différent sur ces villes qui deviennent ou sont en voie de devenir de véritables métropoles du design, pas uniquement en raison de la notoriété de leurs designers, ou de leurs institutions et événements en design, mais aussi grâce à la détermination qu’elles ont à faire évoluer leur territoire autour d’une création basée sur un dialogue constant entre tous ses acteurs.

Marie-Josée Lacroix - P. Vittorio Vieira
Marie-Josée Lacroix - P. Vittorio Vieira



Emmanuelle Vieira : Marie-Josée Lacroix, vous êtes Commissaire au design à la Ville de Montréal, instigatrice du récent colloque sur les villes de design et maintenant initiatrice et directrice de cet ouvrage (en collaboration étroite avec Josyane Franc de la Ville de Saint-Étienne). Pourquoi avoir choisi ces villes pour parler d’urbanité et de design ?

Marie-Josée Lacroix : D'abord, nous voulions nous limiter à un petit nombre de villes pour favoriser un dialogue de fond. L’idée de départ est venue de Montréal et de Saint-Étienne. Nous sommes très liées depuis quelques années par notre volonté commune de mettre en place des programmes destinés à requalifier l’urbain autour du design. Ensuite, le choix de Glasgow, de Lisbonne,  d’Anvers, de Stockholm et de Times Square s’est imposé : tous ces modèles urbains ont en commun d’être devenus de véritables laboratoires d’expérimentation, de création et d’innovation en matière de design, avec comme particularité d’avoir instauré le dialogue et la participation publique dans chacune de leurs démarches. Dans le cas de certaines villes, ce sont des événements internationaux qui ont été des catalyseurs de ce processus : je pense bien évidemment à Glasgow 99, à Experimenta Design à Lisbonne ou à la Biennale Design de Saint-Étienne. Dans le cas d’Anvers, ce sont les designers de mode qui ont propulsé la ville à l’avant-scène internationale (alors qu’elle n’avait pas ce passé-là). Pour Stockholm, c’est le tourisme et les médias lifestyle qui ont fait renaître cette ville de design… Les motivations du choix des villes étaient donc très différentes, parce que le thème NVD englobait à la fois celui de villes qui misent sur la communication, les événements médiatisés et les interventions territoriales autour du design. On voulait avant tout analyser les processus qui ont permis l’émergence de ces villes comme villes de design. Un choix qui éliminait d’office les grandes capitales du design…

Lisbonne - Design : Nuno Mateus Guerreiro
Lisbonne - Design : Nuno Mateus Guerreiro


Montréal - Boutique Sixty
Montréal - Boutique Sixty


E.V. : En lisant le livre, je me suis aperçue que les notions « ville de design » et « design de ville » n’avaient pas la même signification selon les cultures et selon les continents. En Europe, la culture de la ville et du projet repose souvent sur un tracé, une planification urbaine de grands ensembles, alors que pour Times Square ou Montréal, elle renvoie à des interventions plus spontanées… 

MJL : Oui, en effet, si l’on prend l’exemple de Saint-Étienne, on constate qu’il y a un véritable projet d’ensemble, soutenu par une volonté politique qui consiste à mettre dans le coup le résidant et le designer dans la construction de la ville à toutes les échelles. Dans le cas de Montréal, outre certaines grandes réalisations telles que le Quartier international, la transformation de la ville passe beaucoup par de plus petites interventions de proximité à l’échelle des quartiers. Par exemple, avec Commerce Design Montréal, nous avions misé sur le design des commerces qui peut faire la différence dans le quotidien des gens, ce que John Thackara appelle « le post-spectaculaire », avec lequel on n’est pas dans le grand projet (la stratégie d’image), mais plutôt dans « la requalification des espaces ordinaires », selon les propos de François Barré. Il est vrai qu’on a besoin de grands projets et de planification structurée; toutes les villes ont ce désir d’emblèmes très forts, d’institutions qui vont marquer leur époque. Mais pour nous - et peut-être qu’il s’agit là d’un trait de nos racines anglo-saxonnes -, la qualité de l’expérience des villes, non pas leur attractivité, ne repose pas uniquement sur ces interventions phares, d’exception, elle dépend plutôt beaucoup de la dissémination de l’effort créatif partout dans la ville.

Montréal - Cluny Artbar
Montréal - Cluny Artbar


Stockholm - P. Mc Donald´s
Stockholm - P. Mc Donald´s


Time Square - Blue Fin Restaurant - Design : Rockwell Group
Time Square - Blue Fin Restaurant - Design : Rockwell Group


E.V. : Dans le livre, vous avez choisi de donner la parole au maire de chaque ville, à un citoyen engagé et à des designers qui se sont investis. Leurs réflexions recoupent souvent celles des trois personnalités qui se penchent sur la question des villes de design… 

MJL : Oui, en effet, ce qui semble préoccuper tout le monde, c’est cette interface entre le projet de ville et le citoyen, et comment l’expert, le designer peut être un médiateur pour que tous les intervenants et acteurs de la ville puissent se rencontrer. Tous sont à peu près d’accord pour dire qu’une ville de design, c’est une ville qui rapproche le design de sa fonction de mieux-être et qui adopte un projet social en s’appuyant sur la communication, mais aussi sur une intervention sur le cadre de vie qui va faire que le citoyen donne un sens au design. C’est donc un projet à la fois créatif, politique et social. Une ville de design existe s’il y a une adhésion de la population à son projet, si le public comprend les bienfaits du design, si le politique endosse aussi le rôle des créateurs dans le projet et si on a de bons médiateurs et de bons promoteurs capables de traduire ces intentions dans des projets qui parlent aux gens. Comme le dit si justement mon collègue Denis Lemieux dans sa synthèse du colloque sur les villes de design, « faire la ville, c’est la comprendre, la concevoir, la construire et la communiquer : quatre actions aussi importantes l’une que l’autre et caractérisées par un processus continu d’échanges et d’interactions ».

Stockholm - P. Patrik Engquist
Stockholm - P. Patrik Engquist


Stockholm
Stockholm


Montréal_Hôtel Gault_Design : YH2, Paul Bernier - Architecture : Fournier, Gersovitz, Moss et associés
Montréal_Hôtel Gault_Design : YH2, Paul Bernier - Architecture : Fournier, Gersovitz, Moss et associés


E.V. : Gérald Tremblay, maire de Montréal, souligne un point important dans le livre lorsqu’il dit que «nos villes occidentales sont en phase de requalification (recyclage, réutilisation, restauration, réhabilitation), dans un contexte de mutation socioculturelle sans précédent, ce qui nécessite une cohabitation toute nouvelle de points de vue et de valeurs». Qu’en pensez-vous?

MJL : Selon moi, le design est l’outil idéal pour fédérer, pour obtenir une vision intégrée et réussir cette requalification. Bizarrement, les sept villes que nous avons choisies ont presque toutes en commun un passé industriel. Elles sont pour la plupart portuaires et post-industrielles, et elles ont toutes eu à redéfinir leur économie dans le tertiaire. Ce repositionnement a complètement changé leur visage. Le design a été porteur d'idées nouvelles, de création, de planification, de production et de gestion pour ces villes. Il leur a permis de se façonner une nouvelle identité tout en relançant leur économie. Les stratégies de positionnement et de croissance urbaine par le design sont spécifiques à chaque ville, et c’est l’étude de tous ces cas que nous trouvons passionnante et riche en enseignements!

Lisbonne
Lisbonne


Stockholm_Jan Soder et Lar Pihl
Stockholm_Jan Soder et Lar Pihl


Saint-Étienne-Parc d'expostion
Saint-Étienne-Parc d'expostion


Saint-Étienne - Agence LIN
Saint-Étienne - Agence LIN


Time Square_Collins
Time Square_Collins


Lisbonne
Lisbonne


E.V. : Pour en revenir au cas de Montréal, le concours Commerce Design Montréal, lancé en 1995, a largement contribué à la qualification de la métropole comme « nouvelle ville de design_UNESCO » . Grâce à cet événement qui s’est déroulé pendant 10 ans, Montréal est apparue comme une ville dans laquelle il fait bon vivre, un endroit où les designers talentueux sont capables de rivaliser avec le reste de la planète et de porter le développement de leur ville. Or ce concours s’est arrêté l’année dernière… Va-t-il revenir?

MJL : Très certainement, et sous une autre forme que nous allons très bientôt annoncer… L’effet structurant et tangible que ce programme a eu, tant sur le cadre de vie des Montréalais que sur l’image de la ville, a été reconnu, et plusieurs villes, à l’instar de Saint-Étienne et de Times Square, reprennent le concept ou s’en inspirent. Tout cela nous motive à intensifier notre action pour consolider la notoriété de Montréal en tant que « ville de design » au moyen d’interventions sur le « design de ville »…

Saint-Étienne_Tréfilerie
Saint-Étienne_Tréfilerie


Nouvelles villes de design a été publié par les Éditions Infopresse (Montréal) et Pyramyd (France). Je vous conseille vivement de vous plonger dans ces sept escales aux cultures et aux designs différents. Un livre plein d’idées et de réflexions mises en valeur par un graphisme ludique et dynamique signé orangetango !