Ron Arad : No Discipline
Ron Arad
No Discipline
Marie-Laure Jousset, le 17 novembre 2008
Le Centre Pompidou consacre une monographie au designer et architecte britannique Ron Arad, dont c’est la première grande exposition personnelle en France. Le Centre Pompidou est, depuis sa création, l’un des lieux phares de la présentation des créateurs contemporains les plus marquants, à travers de multiples expositions parmi lesquelles : Design Français 1960-1990 (1988), Manifeste. 30 ans de création en perspective. 1960-1990 (1992), D. Day, le design aujourd’hui (2005) ainsi que des monographies consacrées à des designers tels Carlo Mollino (1989), Ettore Sottsass (1994), Gaetano Pesce (1996), Philippe Starck (2003), Charlotte Perriand (2005) et, aujourd’hui, Ron Arad.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad by David Bailey_July08
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad by David Bailey_July08


Né à Tel Aviv et formé à la Jerusalem Academy of Art puis à l’Architectural Association School de Londres, Ron Arad s’est établi à Londres en 1973, où il produit depuis un éventail diversifié de créations aux formes sinusoïdales, elliptiques, ovoïdes, allant de la pièce unique à la production industrielle, en passant par la série limitée. Le nom de Ron Arad évoque immédiatement des pièces comme l’étagère Bookworm (1993) et la chaise Tom Vac (1997) mais, au delà des classifications désormais dépassées, son travail surprenant fait de lui un créateur libre et sans contraintes ni frontières qui navigue entre le design, l’architecture et les arts plastiques et se définit lui-même comme «No discipline».

Ron Arad_No Discipline/Kenzo Parfums by Ron Arad_2008-09
Ron Arad_No Discipline/Kenzo Parfums by Ron Arad_2008-09


Dès 1987, Ron Arad avait été invité par le Centre Pompidou à participer à la manifestation Nouvelles tendances. Les avant-gardes de la fin du XXème siècle. Son travail est représenté par plusieurs pièces dans la collection de design du Musée national d’art moderne/Centre de création industrielle. La rétrospective de ses réalisations présente des pièces majeures et emblématiques, des prototypes accompagnés d’audiovisuels, des séries limitées et des objets de production industrielle ainsi que de nombreux projets d’architecture.

Ron Arad_No Discipline/Lampe Aerial_Ron Arad_Jacque Faujour, 1981
Ron Arad_No Discipline/Lampe Aerial_Ron Arad_Jacque Faujour, 1981


Investissant la Galerie Sud, la scénographie de l’exposition, conçue par l’artiste, plongera de façon spectaculaire le visiteur dans un monde singulier. Dans un premier espace se dressera une reproduction à l’identique du hall d’entrée et de l’escalier de l’opéra de Tel Aviv réalisé en 1994, ellipse sous laquelle sera projeté un film du Musée de design d’Holon actuellement en construction. Sur le mur, des écrans plasma déclineront plus d’une vingtaine de projets d’architecture. Faisant face à cette reconstitution, une séparation lumineuse transversale où se découperont des formes mystérieuses délimitera un espace intermédiaire où seront exposés de très nombreuses pièces uniques, des prototypes et des séries limitées. Cet immense «ruban» cachera un second espace visible depuis la rue.

Ron Arad_No Discipline/Lampe Pizzakobra white by Ron Arad, 2007
Ron Arad_No Discipline/Lampe Pizzakobra white by Ron Arad, 2007


Le visiteur et le passant découvriront un échafaudage composé d’une multitude de tubes de diamètres variés qui abriteront les pièces industrialisées. D’autres tubes renfermeront des documents audiovisuels sur de petits écrans. À leurs pieds, à même le sol, différentes créations, dont certaines en mouvement, attireront encore l’oeil depuis la rue. Les pièces ainsi exposées illustreront à la fois l’intérêt que Ron Arad a toujours porté à la technologie et la manière dont l’ingénierie des matériaux, l’utilisation de machines de haute précision et l’application de recherches novatrices peuvent donner lieu à des expérimentations uniques : Ron Arad crée aussi bien des sièges sculptures en fibre de carbone ou en silicone, que des vases moulés par stéréolithographie ou des lampes qui peuvent projeter des messages SMS. Il sait aussi faire profiter les éditeurs de ses innovations techniques et formelles pour créer des objets du quotidien. Il conçoit également des réalisations et projets architecturaux atypiques et identifiables par un vocabulaire formel qui rappelle celui du design appliqué à l’espace, comme le show room Y’s store du créateur japonais Yohji Yamamoto à Tokyo, l’hôtel Duomo à Rimini en Italie et le Musée de design à Holon en Israël.


Ron Arad_No Discipline/Chandelier Swarovski Lolita by Ron Arad, 2004
Ron Arad_No Discipline/Chandelier Swarovski Lolita by Ron Arad, 2004


Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Siège At Your Own Risk (A.Y.O.R), 1991_Tom-Vack
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Siège At Your Own Risk (A.Y.O.R), 1991_Tom-Vack


Dialogue avec Ron Arad...

Marie-Laure Jousset : Après « Nouvelles Tendances » il y a vingt ans, en 1987, vous voilà à nouveau au Centre, mais, cette fois, pour une exposition personnelle. Le Centre Pompidou, le MoMA : c’est important d’exposer dans des institutions ?

Ron Arad :
Naturellement que c’est important, je mentirais si je disais le contraire. C’est important, ne serait-ce que dans le rapport que cela me permet d’établir avec le public. Mais une institution reste une institution, elle ne peut être parfaite. Si c’était le cas, je pourrais y faire tout ce qui me plaît et la considérer comme une sorte de prolongement de mes activités. En fait, l’institution agit un peu comme un filtre. D’une manière générale, elle est comme un écho rassurant par rapport à ce que l’on crée car on peut très facilement penser que son travail n’a aucun sens. On peut aussi se demander s’il faut procéder comme ci ou comme ça ou simplement se poser la question de l’utilité de ce que l’on fait, de savoir à qui tout cela va-t-il bien pouvoir servir. On peut parfois avoir le sentiment d’être dans la duperie, de tromper son monde. Je ne parle pas forcément pour moi… en réalité, je ne veux pas avoir le sentiment d’accomplir un devoir, je veux faire ce que je veux tout en m’amusant. Et, en quelque sorte, l’institution me confirme que ce que je fais n’est pas totalement insignifiant.

M.-L. J. : J’irai presque jusqu’à dire que, dans votre cas, l’institution n’est pas étrangère à quelque chose qui serait de l’ordre de la rébellion ou de la critique.


R. A. :
C’est vrai que, quelquefois, j’aime bien secouer le cocotier. Bien sûr que cela me réjouit qu’une de mes oeuvres soit présentée au musée, que le Centre Pompidou, ou le MoMA, reconnaisse mon travail. Et que cette oeuvre ne soit pas un tableau, même pas un meuble, mais seulement une table de ping-pong, donc un simple équipement sportif, cela m’amuse d’autant plus ! J’aime bien désarçonner les gens lorsque je leur montre quelque chose, qu’ils pensent : « Qu’est-ce que le design vient faire ici ? » J’aime aussi qu’une même pièce puisse avoir plusieurs existences selon la manière dont elle est présentée. Par exemple, jouer ou pas avec les reflets ou avec la patine d’une oeuvre : on peut alors voir un paysage extérieur ou bien la morphologie de la pièce. J’ai l’impression de mettre l’institution au service de mes propres activités subversives.

M.-L. J. : En ce qui concerne la mise en espace d’une exposition, de la scénographie, ma conviction est que puisque nous avons la chance que les créateurs soient bel et bien vivants, et actifs, eh bien, cela vaut le coup de tenter le pari, de prendre le risque de les laisser faire. Je considère que, au final, il en résultera peut-être une nouvelle oeuvre d’art.

R. A. :
S’occuper de la conception d’une exposition et de tout ce qui va avec, tous les problèmes de montage… à vrai dire, cela ne m’intéresse pas beaucoup… a priori, cela ne me fait pas particulièrement envie, je préfère que ce soit d’autres qui s’en chargent. Je m’imagine très bien arriver la veille du vernissage d’une de mes propres expositions, regarder et apprécier : « Bien ! Génial ! Je trouve cela beau ! »

Ron Arad_No Discipline/CRASH Vipp ben brown by Ron Arad, 2008
Ron Arad_No Discipline/CRASH Vipp ben brown by Ron Arad, 2008


M.-L. J. : J’en doute fort… Vous seriez trop inquiet.

R. A. :
Dans l’idéal, j’aimerais beaucoup qu’il en soit ainsi. Dans la pratique, une fois que je mets mon nez dedans, c’est fichu. J’ai envie de tout faire et de présenter le plus de choses possible. Par exemple, au MoMA où l’exposition sera présentée dans un an, après le Centre Pompidou, on doit reconcevoir l’ensemble de l’espace car il est très différent de celui du Centre. En discutant avec Paola Antonelli, la commissaire, je lui ai fait une proposition : en imaginant que l’on partage en deux l’espace prévu pour l’exposition, il pourrait y avoir, d’un côté, son exposition à elle et, de l’autre, la mienne. J’ai pensé pendant quelques instants que cela pourrait être vraiment intéressant comme expérience : le public pourrait juger des choix faits par l’un ou par l’autre, comparer la mise en espace de chacun, etc. Il a bien fallu revenir sur terre et accepter l’évidence : c’était un rêve impossible. Mais, en réalité, je serais tout à fait prêt à le faire.

M.-L. J. : Sans aller jusque-là, c’est vrai que pour que le projet aboutisse, nous avons été amenés à nous rencontrer souvent, à discuter, à échanger nos points de vue…

R. A. : Avec le recul, je crois que je suis très heureux des résultats de nos diverses conversations qui, finalement, nous ont permis de surmonter bien des difficultés. Pour parvenir à ce résultat, il nous a fallu parler, expliquer, convaincre, quelquefois bouger, changer… C’est difficile dans la mesure où, quand j’ai une idée, il y en a sept autres qui me viennent à l’esprit, que je sais impossibles à réaliser et que, dans le même temps, je pense qu’elles le sont.

M.-L. J. : Mais vous en conviendrez, présenter votre travail dans un musée, ce n’est pas la même chose que de le présenter dans une galerie. Nous devons, en tant qu’institution, user d’un peu de pédagogie : éclairer le public, lui indiquer d’où viennent les oeuvres, où elles se trouvent. Si je prends la Concrete Stereo et l’Oh Void, par exemple, la première est coulée dans le béton et a été éditée par One off dans les années 1980 alors que la deuxième est en silicone et a été éditée par la Galerie Mourmans en 2006 : si on les présente telles quelles au public, sans explications, sans dates…

R. A. :
… c’est bien là le problème, je dois raconter une histoire, une seule histoire et malheureusement pas toutes celles que j’ai en tête. Quelquefois, je pense que, en guise d’exposition, un processus mental devrait suffire… mais là, pour notre exposition, je crois que je tiens la solution. Elle passe par le sol et par la technologie actuelle : j’ai déjà testé et utilisé à Maastricht et à Milan un important système de collage au sol qui me permet d’écrire à la main, de fixer des images, des textes, d’employer des couleurs. Sa souplesse d’utilisation me convient bien. Je peux par exemple orienter les gens en traçant des flèches, comme pour leur dire : « Allez voir par là la création qui se trouve de l’autre côté. » C’est une manière de fournir des informations au public dans la plus grande liberté.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Tom Vac_Vitra,1999.
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Tom Vac_Vitra,1999.


M.-L. J. : Et ce système s’intègre parfaitement à votre structure…

R. A :
Je me sers du foyer de l’opéra de Tel Aviv comme structure centrale pour présenter les pièces uniques et les séries limitées dans la mesure où c’est un projet qui se trouve à la charnière entre le dessin à la main et le dessin numérique. En effet, quand on a montré le dessin du projet, tout le monde a pensé : « Voilà un des plus beaux exemples d’architecture conçue par ordinateur. » Et, de fait, ce dessin exécuté à la main ressemble à une image de synthèse. L’incroyable, c’est qu’il n’a fallu qu’une matinée pour modéliser ce qu’on avait mis quatre ans à dessiner ! Mais, concernant l’agencement de l’exposition, je préfère plutôt parler d’absence de structure, car il n’est pas dans mon intention d’en faire un manifeste « No Discipline ».

M.-L. J. : No Discipline, justement : ces deux mots ont fait l’objet de bien des hésitations. Fallait-il, pour l’intitulé de l’exposition, avoir recours aux notions d’« indiscipline », de « hors discipline » ou de « pas de discipline » ?


R. A. :
C’est vrai qu’entre le français et l’anglais, il y a deux cultures, deux mondes différents, et que les mots ou expressions peuvent être contradictoires. Mais, personnellement, je suis très content de « No Discipline » comme titre d’exposition. Pas besoin de définition. Concrete Stereo, par exemple, se réfère à la fois à l’architecture à cause du béton et à la musique et, pourtant, c’est aussi du design : « No Discipline », c’est exactement cela.

M.-L. J. : Si l’on en revient à la conception même de l’exposition, nous avons cherché à cerner tous les aspects de votre travail et, pour ce faire, nous avons exploré trois directions : les pièces uniques, les créations industrielles et l’architecture. Si l’on reste dans cette logique, vous ne craignez pas que l’on se demande « Qui est Ron ? Un architecte ? Un artiste ? Un designer ? ».

R. A. : J’espère que l’on se dira : « C’est un bon architecte, un bon artiste et un bon designer. » Vous savez… quand vous entrez dans l’atelier, il n’y a pas de barrière étanche entre les fonctions, et l’on n’a pas besoin de passeport pour passer de l’une à l’autre. C’est comme cela que je travaille, tant pis pour ceux qui ont besoin de ranger et de classifier systématiquement les choses et les gens. Comme je l’ai déjà dit, j’aime m’amuser. J’aime qu’au bureau on ait l’impression d’être à l’école maternelle, qu’on ne commence pas la semaine en se plaignant parce qu’on est lundi. C’est fondamental pour moi cette idée de cour de récréation. Je n’avais pas projeté d’entrer dans le monde du design, je ne l’ai pas fait exprès… ce qui se passait, c’est que je ne me sentais pas très à l’aise dans un cabinet d’architectes. Par exemple, quand j’ai réalisé cette pièce en rapport avec les readymades, le Rover Chair, ce n’est pas parce que je voulais sauver la planète en ayant recours au recyclage ou parce que j’avais l’intention de m’introduire dans le monde du mobilier, non, c’est tout simplement parce que, à ce moment-là, j’étais capable de le faire… c’est tout.

M.-L. J. : C’était, en quelque sorte, dans vos moyens…


R. A. :
En tout cas, c’était faisable.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Chaise sculpture Southern-Hemisphere_Eric & Petra Hesmerg
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Chaise sculpture Southern-Hemisphere_Eric & Petra Hesmerg


M.-L. J. : Comment utilisez-vous la couleur dans vos créations ?

R. A. : J’adore les couleurs : celle du métal, du cuivre, du ciment, la couleur du bois… Ce que je n’aime pas, c’est me servir de la peinture pour mettre de la couleur dans ce que je fais. D’un autre côté, je n’obéis pas à des règles strictes qui affirmeraient : « La peinture, c’est moche. » Je préfère me dire : « Laissons parler les matériaux plutôt que d’avoir recours à d’autres matériaux pour les recouvrir. » Rien n’est jamais très simple. En ce qui concerne les matériaux, par exemple : j’aime l’acier inoxydable mais pas le chrome. Mais si un jour j’ai besoin d’utiliser du chrome, je ne me l’interdirai pas, je me servirai du chrome.

M.-L. J. : En somme, vous n’appliquez et ne suivez aucune méthodologie particulière.


R. A. :
Non, je me qualifierais de paresseux qui n’a aucune méthode.

M.-L. J. : Paresseux ?

R. A. :
À ma manière. Qui consiste essentiellement à compter sur mon entourage : et comme je suis entouré de personnes extrêmement compétentes, je m’appuie sur elles. Avant même de dessiner, je discute beaucoup avec elles. C’est certainement mon outil le plus efficace. Mais je saute facilement du coq à l’âne et, tout à coup, je peux tout arrêter et passer à tout à fait autre chose. Quand le Rover Chair a bien marché pour nous, j’ai cessé de le fabriquer parce que je ne voulais pas que cela tourne au procédé facile. En fait, tout s’était rapidement enchaîné à partir de l’article paru dans le magazine Blueprint. Un amoureux des sièges que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam y déclarait que j’étais le designer londonien le plus intéressant. Et, à l’époque, j’étais loin de me penser en tant que designer.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad Bodyguard sculpture chair, 2007_JCollection José Mugrabi.
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad Bodyguard sculpture chair, 2007_JCollection José Mugrabi.


M.-L. J. : Un jour, vous m’avez fait une remarque insolite, vous m’avez dit : « J’ai en tête un musée imaginaire, et je connais, j’aime et j’apprécie Matisse sans le posséder. » Que représente pour vous cette notion d’avoir une oeuvre en tête, d’en disposer, d’une certaine manière, sans pour autant en être propriétaire ?

R. A. : Je dois beaucoup aux musées. En dehors de l’école, ils ont fait une partie de mon éducation. Ne venant pas du centre du monde, j’arrivais de la périphérie pour me rendre dans les musées. C’est ainsi que j’ai pu visiter une énorme exposition Van Gogh ou une importante exposition Giacometti. Cela marque un enfant, un adolescent, ce genre d’aventure ! Alors oui, quand les gens trouvent à redire sur le prix élevé des oeuvres, je leur rétorque que l’on peut très bien consommer sans acheter. Encore dernièrement, quand je me suis rendu à la fantastique expo Giacometti au Centre Pompidou, je ne me suis jamais demandé : « Et cette oeuvre-là, combien elle coûte ? » Non, je considère que je consomme ce que je vois, et j’aime à croire que les gens consomment mes créations de la même façon, sans se sentir obligés de les acheter.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Chaise sculpture Bodyguard numéro 2, 2007_Eric & Petra Hesmerg.
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Chaise sculpture Bodyguard numéro 2, 2007_Eric & Petra Hesmerg.


M.-L. J. : Cela n’empêche pas vos créations d’avoir de la valeur ?

R. A. :
Découvrir le prix que peut atteindre sa production, cela donne naturellement une idée de la valeur de ses propres oeuvres et cela permet aussi de se situer par rapport à d’autres créations. Mais il y a malheureusement des dérives, et je vois aujourd’hui beaucoup d’oeuvres se faire, disons, de manière cynique, à partir du marché. Et puis, il y a le paradoxe de ce marché qui dit au marché de l’art que l’« art du design » se vend bien alors que, dans le même temps, le monde de l’art n’accepte pas le design… Pour moi, en l’occurrence, il s’agit simplement d’une affaire de marketing. De toute façon, je ne me satisfais pas particulièrement qu’on parle du design en tant qu’art.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Uncut chair, 1997_Jean-Claude Planchet
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Uncut chair, 1997_Jean-Claude Planchet


M.-L. J. : Certains vous accusent pourtant d’être à l’origine de ce phénomène.

R. A. : Si c’est vrai, je ne l’ai pas fait exprès.

M.-L. J. : L’argent, d’une manière générale, représente-t-il un problème majeur dans votre travail ?


R. A. :
Il me permet de faire ce que je fais. Je dois dire que, dès le départ, j’ai eu la chance que mon travail finance mes activités. Je n’ai jamais dû aller à la pêche aux financements. Même si, aujourd’hui, avec l’équipe d’une vingtaine de personnes qui travaille avec moi, nous sommes plus à l’aise que nous ne l’étions auparavant, nous aimerions évidemment disposer de plus d’argent pour pouvoir nous lancer dans davantage de projets.

M.-L. J. : Il n’en demeure pas moins que vos créations, aujourd’hui, sont bien plus spectaculaires qu’il y a vingt ans.


R. A. :
Mais, je peux tout aussi bien créer des pièces très onéreuses en petites quantités que la lampe Pizza Kobra, un objet industriel accessible, je l’espère, à tous. Dans le même temps, je suis prêt à collaborer avec Ikea si le projet me paraît justifié. En revanche, ce que je ne veux pas, c’est travailler pour Ikea si c’est pour faciliter le regard qu’un foutu critique d’art prétentieux peut porter sur mon travail, ou, à l’inverse, réaliser des oeuvres d’art seulement pour intéresser Ikea.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Calebassa, 2007_Rosenthal AG
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Calebassa, 2007_Rosenthal AG


M.-L. J. : Les réactions des autres, justement, vous importent-elles ?

R. A. : S’il s’agit de la réaction du critique d’art du Daily Telegraph qui titre à la une, à propos de mon exposition au Victoria and Albert Museum en 2000 : « Comment peut-on monter une exposition aussi honteuse ? », tout cela parce que j’avais osé exposer du plastique !, alors, oui, je me réjouis. Cela m’apporte la confirmation que l’exposition est réussie. Mais il peut aussi y avoir des juges autoproclamés et invisibles de votre travail, des juges dont vous respectez l’opinion et auxquels vous attribuez, dans votre tête, le rôle de critiques. Il peut s’agir de vieux copains de l’École des beaux-arts, d’industriels, de journalistes, de commissaires d’exposition…

M.-L. J. : Et les visiteurs de l’exposition ?


R. A. : Quand de jeunes Israéliens, peut-être moins jeunes aujourd’hui, viennent me dire : « Je suis devenu designer après avoir vu votre expo au Musée d’art moderne de Tel Aviv. C’est ce qui m’a décidé », je trouve cela incroyable et fantastique ! C’est sûr que je préfère que les spectateurs apprécient mes expositions et que, à tout le moins, ils s’y plaisent.

Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Fauteuil New Orleans, 1999_Eric & Petra Hesmerg
Ron Arad_No Discipline/Ron Arad_Fauteuil New Orleans, 1999_Eric & Petra Hesmerg


M.-L. J. : Pour terminer, je voudrais vous dire combien je suis émue par cette exposition que nous faisons ensemble. Elle est presque le symbole de mon propre parcours : j’ai commencé avec vous, entre autres, lors de l’exposition « Nouvelles tendances » à laquelle nous faisions référence au début de notre entretien, et je termine, à l’occasion de cette dernière exposition, avec vous. Cela me touche énormément.

R. A. : Ce que j’avais présenté il y a vingt ans n’était peut-être pas vraiment du design. Cela se rapprochait beaucoup plus de Caesar et de Chamberlain que de Marcel Breuer et de Charles Eames, même si les premières oeuvres à détruire étaient des fauteuils d’Eames. Aujourd’hui, je me demande finalement si je ne relève pas de ce qu’on appelle un «cas spécial », si je suis dans la capacité, ou l’incapacité, de faire les choses comme on voudrait que je les fasse, de faire ce que l’on attend de moi.

www.centrepompidou.fr