ENZO MARI : Une vue sur l'infini
ENZO MARI
Une vue sur l'infini
G. T., le 27 octobre 2008
A l'occasion de l'exposition anthologique à la GAM de Turin, intitulée " Enzo Mari : l'art du design ", Enzo Mari a accordé une interview à G.T. L'entretien révèle la cohérence de la pensée d'Enzo Mari par rapport au projet, dans le passage significatif de l'art au design, aux considérations sur les matériaux et le marché, pour finir avec des dénonciations éco-éthiques détaillées qui relient le projet aux thèmes d'une brûlante actualité.

Enzo Mari. The art of design
Enzo Mari. The art of design


G.T.: Une exposition intitulée " Enzo Mari : l'art du design se tient en octobre à Turin, à la Galerie d'Art Moderne. La première question ne peut être que sur ce sous-titre : l'art du design.



Enzo Mari: Je dois apporter quelques précisions et ce parce que je réagis toujours, dans tout ce que je fais, en refusant les choses qui ne me plaisent pas dans les thèmes que je suis en train d'affronter. 
Nous sommes pour l'instant dans une situation bizarre, où toutes les implications du design, de celles des pionniers des années trente et en Italie des années cinquante/soixante, ont disparu peu à peu et se sont en grande partie dégradées.
Toutes les indications ont été perdues mais pas dans les écoles, 
où on continue à répéter des raisons qui n'ont jamais été comprises. D’autres raisons ne correspondent plus à la réalité effective du travail et du marché. Au milieu de cette ignorance surtout des entreprises, à laquelle suit celle des designers, qui est une conséquence, le design n'est devenu au cours des dernières années qu'un oripeau à la mode, à acquérir au-delà de ses raisons profondes. Dans cette situation - personne n'ignore la crise de production que traverse en particulier l'Italie - il est facile de comprendre que l'objet de design ne puisse plus correspondre au grand nombre, 
c'est-à-dire un objet à fabriquer en espérant que de nombreuses personnes l'achètent.


Enzo Mari_Calendar
Enzo Mari_Calendar


L'objet de design ne rentre jamais dans les maisons ou dans les possibilités des gens qui ont un revenu mensuel de un, deux ou trois mille Euros. Il est trop cher car il est distribué par l'intermédiaire de lieux et de magasins qui coûtent beaucoup trop. Ces derniers se trouvent dans les zones centrales des villes, ils doivent être bien aménagés, etc., ce qui double, triple, quadruple, décuple les frais de distribution.
 On a pu constater au cours des vingt dernières années que des objets de ce genre ne permettent pas d'atteindre l'objectif commercial car la commercialisation est semblable à celle d'une galerie d'art. Certaines entreprises qui refusaient encore cet espace il y a dix ou vingt ans se sont désormais convaincues. Elles promeuvent et demandent des objets ayant toutes les caractéristiques d'un objet d'art et qu'il faut donc produire en un seul exemplaire, au maximum en deux 
ou trois exemplaires. Cet état de fait implique également l'ignorance des auteurs de projets.

Vase_Enzo Mari
Vase_Enzo Mari


Certains auteurs de projets célèbres créent de temps en temps un objet artistique, et ce déjà depuis quelques années, en ne sachant pas ce qu'est l'art. L'art est le désespoir total. C'est une vie entièrement passée à élaborer des hypothèses, des essais, des tentatives, etc., que l'on ne peut pas définir en termes de design.
 Les objets " artistiques " vus dans les expositions et dans les livres qui contiennent 1 000 chaises, 1 000 tables ou 1 000 pots de chambre répètent en fait exactement, dans certains cas au millimètre, les objets décoratifs de l'Art Déco. De ce point de vue, " l'art du design " signifie que j'ignore s'il existe un véritable art du design. Il fait en tout cas sûrement partie des arts mineurs, même dans les cas exceptionnels, dans les chefs-d'œuvre. Si l'on considère certains chefs-d'œuvre - laissons de côté mes propres ouvrages, même si certains disent qu'ils sont importants - quelques-uns ont peut-être des caractéristiques comparables, non pas formellement mais idéologiquement, à celles de l'art.

The Art of Design_Enzo Mari
The Art of Design_Enzo Mari


Ils sont toutefois rares, pas plus d'une dizaine dans toute l'histoire du design.
 Quand je dis " l'art du design ", quand on m'a demandé quel titre donner à l'exposition, la première chose qui m'est venue à l'esprit est " Qu'est-ce que le design ? ", c'est la question que je me pose depuis plus de cinquante ans et à laquelle je ne suis pas encore aujourd'hui en mesure de donner une réponse précise. Je dis qu'il existe peut-être un art du design, c'est ce que j'ai essayé de faire mais j'ignore si j'y suis arrivé ou pas, mais qui lui est propre et ne peut pas être l'imitation des arts plastiques, de la peinture ou de la musique. 
Il s'agit de comprendre quelles sont les caractéristiques matérielles de cet art, quand il imite les autres arts... bref, je ne voudrais pas dire de gros mots vu qu'il s'agit d'une interview.

Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.
Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.


G.T.: Plusieurs de vos objets sont encore en production, après de nombreuses années... comment avez-vous fait pour choisir les pièces exposées ?


Enzo Mari:
Il faudrait d'abord me dire pourquoi elles sont encore en production...

Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.
Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.


G.T.: À dire vrai, c'est implicite



Enzo Mari: Je n'ai pas réussi ces objets par hasard, je me le suis imposé quand j'ai eu 24 ou 25 ans, en constatant le présent, car il y avait déjà beaucoup de produits de design. En regardant avec horreur le formalisme, la stupidité de ces produits,
et en comprenant immédiatement que ce n'était que de la marchandise, rien que de la marchandise, je me suis proposé dès cette époque de comprendre quelle était la forme. J'ai regardé la forme des objets anciens.
J'ai cherché, j'ai essayé d'apprendre tout seul en me tournant vers les vrais maîtres, c'est-à-dire les auteurs, sans les considérer comme des choses à imiter formellement car cela aurait été idiot, une nouvelle proposition néoclassique... et ils m'ont été utiles pour comprendre comment quelqu'un arrive à ouvrir une fenêtre sur l'infini. J'ai essayé dans cette situation de bien comprendre en quoi consiste la durée de la forme.
Pour qu'une forme dure, je dois refuser toute la bêtise actuelle, je dois la mettre en discussion. Je dirais presque d'avoir recherché la dignité dans tout mon travail. Pouvoir faire quelque chose qui soit digne, pour moi et pour les autres. J'ai donc fait ces objets, et tous ceux que j'ai projetés, avec l'intention consciente de ne pas les laisser vieillir, même si j'ai souvent échoué. 
J'ai eu le bonheur dans certains cas d'avoir comme interlocuteur un entrepreneur qui partageait en quelque sorte mes opinions, c'était vraiment un coup de chance. 
J'ai dû sinon affronter à l'infini des dures négociations en sachant avec certitude de devoir faire un objet qui soit vendable. Je sais également qu'en éliminant tous les oripeaux dans ce que je fais, j'amène les objets à un plan d'élite. 



Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.
Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.


G.T.: Une dernière question sur l'état de l’art de l'architecture. Vous avez fait des projets d'architecture, quelle est votre opinion sur l'architecture contemporaine ou, tout au moins, comment est-elle ou devrait être ?



Enzo Mari: Je dois élargir un peu le problème. Si nous parlons d'architecture et du succès du design italien. Les Italiens étaient très bons dans ce domaine et les premiers du monde jusqu'aux années soixante-dix,
mais ce n'est toutefois plus le cas maintenant. Parmi les pionniers du design, j'en ai parlé tout à l'heure avant de citer les pionniers artistes, 
je l'ai dit, il y avait les architectes. Ceux qui croyaient à l'utopie du mouvement moderne, où l'invention n'a été qu'une invention de ce genre... par rapport aux tables chippendale, aux tables, aux petites tables et aux chaises qui ont toujours été fabriquées, où les pieds d'une table, d'une chaise ou le dossier avaient toujours symboliquement la forme du pied d'une chèvre, de feuilles d'acanthe ou d'une tête de lion ou d'ange, ceux du mouvement moderne en ont eu assez de cette répétition obsessive, de l'art pompier, au sens péjoratif, comme créé en France par les premiers avant-gardistes, contre le réalisme hébéphrénique qui répétait des choses dénuées de sens. Ces architectes ont dit : le pied d'une table peut être cylindrique, carré, un élément extrudé... en somme la simplification totale.
 Tout ceci a un peu été la matrice du design. Il n'y a pas eu beaucoup de nouvelles techniques, c'est faux.



Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.
Enzo Mari/Enzo Mari_Hida.


Enzo Mari/Pop
Enzo Mari/Pop


Bio_Express

Enzo Mari est né à Novare (Italie) en 1932. Artiste et designer, il fréquente au début des années 50 l'Académie des Beaux-arts de Brera à Milan et se consacre aux recherches " sur la psychologie de la vision, sur la programmation de structures perceptives et sur la méthodologie du design ". Il décide à partir de la fin des années 50, en vrai philologue du langage des arts visuels, de s'occuper également de design, en étant conscient de la nécessité d'intervenir sur la culture de masse vers un projet global de qualité.
La complexité disciplinaire de son activité a été commentée par des personnalités du monde de la culture : Enzo Mari qui pense avec créativité et construit logiquement (Max Bill, 1959) ; Enzo Mari, le philologue du langage créatif 
(Pierre Restany, 1967) ; Enzo Mari qui, plus il y pense (au " design ", ce " métier " bizarre, ambigu, incertain et périlleux) plus il se sent mal (Ettore Sottsass, 1974) ; Mari, la conscience des designers (Alessandro Mendini, 1980) ; Enzo Mari qui travaille au niveau systématique (Arturo Carlo Quintavalle, 1980) ; les différents côtés d'Enzo Mari (six pour être précis) que connaît Tomàs Maldonado (1980) ; Enzo Mari qui veut à la fois être opérateur esthétique, conceptuel et politique (Atenor-Pedio, 1980) ; Enzo Mari, la plus grande autorité morale dans le domaine du design italien (Giovanni Klaus Koenig, 1981) ; Enzo Mari qui fait de la contradiction une véritable matière créatrice ; Enzo Mari qui s'efforce de réduire
la possibilité d'erreur dans l'utilisation des choses (Vittorio Gregotti, 1981) ; 
Enzo Mari, le personnage un peu calviniste que Carlo Argan estime (1980), qui se pose le problème de concevoir le design pour une société qui ne soit pas opulente ; Enzo Mari qui, face à l'alliance art-science élémentaire, répond avec une attitude philosophique (Maurizio Calvesi, 1986) ; pour Mari, l'esthétique est le mode de communication propre à l'art et au design (François Burkhardt, 1997).

Son essai " Progetto e Passione " (Projet et Passion), où il place les problèmes du design dans un horizon culturel plus vaste, sans parler de son travail, est publié en janvier 2001. 
Il expose ses ouvrages dans de nombreux musées italiens et étrangers.


Enzo Mari/MG-SEGGIOLINA
Enzo Mari/MG-SEGGIOLINA


Il élabore presque 200 projets pour des industries italiennes et étrangères comme : Danese, Olivetti, Boringhieri, Adelphi, Driade, Le Creuset, Artemide, Castelli, Gabbianelli, Comune di Milano, Interflex, Zanotta, Fantini, Agape, Alessi, Zani & Zani, K.P.M., Robots, Ideal Standard, Arnolfo di Cambio, Magis, Rosenthal, Frau, Thonet, Daum, Muji et Hida.
 Il a été président de l'ADI (Association pour le Dessin Industriel) de 1976 à 1979.
Environ 40 prix et reconnaissances lui ont été décernés pour son travail de recherche et de design, dont le " Compasso d'Oro " : 
en 1967 " pour les recherches individuelles de design ", 
en 1979 pour la chaise " Delfina " (fabriquée par Driade), 
en 1987 pour la chaise " Tonietta " (fabriquée par Zanotta) et 
en 2001 pour la table " Legato " (fabriquée par Driade).
Il remporte en 1997 le prix " Barcellona ". 
Il est membre depuis 1989 de l'AGI (Alliance Graphique Internationale).
La RSA de Londres lui attribue en novembre 2000 le titre de " HonRDI " 
(Honorary Royal Designer for Industry) et, toujours en l'an 2000, il est désigné comme Professeur honoraire de la Hochschule für bildende Künste de Hambourg.
Il est nommé docteur honoris causa en dessin industriel par la Faculté d'architecture de l'école polytechnique de Milan en octobre 2002.
 Il a donné des cours entre autre au " Centro Studi di Comunicazione Visiva " 
(Centre d'Études de Communication visuelle) de l'Université de Parme, à l'Académie des Beaux-arts de Carrare, à la Faculté d'Architecture de l'école polytechnique de Milan, à l'ISIA de Florence et récemment à la " Hochschule der Künste " de Berlin et à la " Hochschule für angewandte Kunst " de Vienne.

Enzo Mari
Enzo Mari