Paul Laurendeau : Journal Photographique
Paul Laurendeau
Journal Photographique
Emcie, le 9 septembre 2006
Dans son livre sur Lacan, Robert Georgin établit une différence entre l’homme de science d’une part et l’écrivain et le psychanalyste de l’autre.

« Sauf exception, comme Galilée, l’homme de science trouve une fois pour toutes. Il inscrit dans une formule ce qu’il a trouvé et il croit que le trou est bouché. »

Ce qui revient à dire, du point de vue de la créativité, qu’en science se produit une intuition, une seule, mais très intense et porteuse. Pour le poète, il en va autrement : « L’écrivain sait que ce qu’il trouve est toujours perdu. La découverte n’est jamais tout à fait la même, mais on ne cesse de la refaire. […] Il y a donc au départ un objet perdu. Ensuite le savoir sur cet objet. Ce qui distingue le poète, c’est que, pour lui, le savoir perdu a une forme.  […] Le présupposé implicite de cette démarche se formule comme suit : "Avant je savais". »

C’est ce savoir que Paul Laurendeau affirme vouloir évoquer dans son œuvre. À 38 ans, ce montréalais d’origine, lauréat du Prix d’excellence de l’Ordre des Architectes du Québec en 2003 et finaliste au Prix d’excellence de 2005,  use du discours psychanalytique pour parler d'architecture. Fasciné par l’espace, les volumes, le rapport entre la forme et le bâtiment, Laurendeau précise ces questions de projet en projet.

C’est dans une soirée parisienne, à Montmartre, au printemps 1994 que l’ami d’un ami lui suggère de faire une psychanalyse. Intrigué, Laurendeau se prête à l’expérience…et y prend goût. À Montréal puis à New York, il poursuit l’analyse, ce discours qui seul, selon lui, reconnaît l’existence de l’inconscient.

D’ailleurs, en tant qu’artiste, il ne croit pas aux décisions arbitraires, il sait qu’une loi le transcende.  C’est cette loi qu’il cherche à interpréter spatialement.

Paul Laurendeau - P. Philippe Jasmin
Paul Laurendeau - P. Philippe Jasmin


« L’architecture n’a pas à avoir une théorie très complexe. Ce n’est pas un roman. On ne pourra jamais faire dire aux bâtiments ce que l’on écrit avec des phrases. Si l’architecture a une fonction sociale, c’est bien de donner à l’homme un sentiment spatial, un point où son corps a un sens, une orientation qui coïncide avec l’image inconsciente qu’il a de lui-même. C’est déjà énorme que de faire cela. La théorie architecturale devrait être en mesure d’articuler les conditions qui permettent à ce sentiment d’espace d’exister.»

Musée de la nation huronne-wendat, Conseil de la nation huronne-wendat
Musée de la nation huronne-wendat, Conseil de la nation huronne-wendat


« Si on ne relie pas architecture et désir, toute cette entreprise n’a aucun sens. Qu’est-ce qui cause l’architecture ? Voilà une question que l’université n’abordera jamais. Toute l’accumulation de ces contingences extérieures, qu’on appelle des contraintes, ne suffisent pas à elles seules à expliquer comment cela finit par aboutir à de l’architecture, je veux dire l'architecture en tant qu’art. »

Complexe communautaire des gais et lesbiennes de Montréal, Fondation Mario-Racine
Complexe communautaire des gais et lesbiennes de Montréal, Fondation Mario-Racine


« Une école d’architecture, c’est une école de la signification. On soupçonne que construire, ça veut dire quelque chose, mais on ne sait pas quoi. On se dit inspiré par d’autres disciplines qui inventent des gadgets technologiques et déversent du signifiant à la pelletée. On se demande si ça nous concerne et si c’est empruntable. Pour avoir une idée de ce qu’est l’architecture, il ne faut pas analyser ce qui change, mais ce qui subsiste. Ce qui fait que le Panthéon et la Villa Savoie sont, malgré des cultures, des époques, des matériaux, des technologies et un programme différents, toujours des œuvres d’architecture. »

Espace 1, Salon international de design intérieur de Montréal
Espace 1, Salon international de design intérieur de Montréal


« L’architecture puissante correspond toujours à une forme fondamentale, à la première idée qui nous vient en tête. C’est très important que les volumes aient leur équivalent imaginaire. L’homme ne nomme pas des bouts de réalité qu’il n’arrive pas à imaginer ou qui ne le concernent pas. Ce rapport dialectique entre la forme et le mot est d’une importance cruciale. S’il n’existe pas de nom pour nommer telle forme, c’est qu’elle n’a pas d’intérêt. »

La géométrie du désir, École lacanienne de Montréal
La géométrie du désir, École lacanienne de Montréal


« Il faut qu’il y ait des moments forts dans l’espace. Habituellement, cela se produit avec des axes de symétrie. Cette géométrisation de la perception, cette étrange inertie de se sentir orienté, reflété dans un tiers endroit, comme un effet de miroir, quand la gauche égale la droite, sont des conditions particulières où l’homme se reconnaît dans un ailleurs qui lui est assimilable. Cela ne se produit pas n’importe où et n’importe comment. »

Fashionlab, Chantal Gagnon
Fashionlab, Chantal Gagnon


« Dans mon travail, il y a toujours cette obsession du trou, du tunnel et du vertige, ces vérités premières qu’aucune autre forme d’art n’arrive à rendre avec autant de force. Seul l’espace interroge le corps dans son rapport toujours problématique avec la sensation d’être plongé dans le champ perceptuel, champ que l’homme modifie sans cesse en quête d’une soutenable identification. »

L9, Paul Laurendeau
L9, Paul Laurendeau


« On ne voit pas à travers des murs. Pour se situer, on ne peut qu’imaginer la suite à partir de ce que l’on voit. Si ce que l’on voit n’est pas orienté, on ne sait vraiment pas comment on peut arriver à anticiper quoique ce soit. Pour être lisible, l’espace doit être marqué de ce rapport spéculaire, de cet effet de double que l’homme entretient avec l’image toujours évanescente de son être. »

L9, Paul Laurendeau
L9, Paul Laurendeau


"Aujourd’hui, les gens parlent de transdisciplinarité, comme si la métaphore allait en faire émerger une qui serait architecturale. Cette idée de progrès est tout à fait étrangère au désir. En art, la question n’est pas de trouver la nouvelle forme qui saurait cristalliser un fantasme inédit mais de trouver la bonne forme. Dans sa relation au corps de l’autre, ce n’est pas la nouvelle, mais immanquablement la bonne forme qui est constamment recherchée."

Désert - 6e Manifestation internationale vidéo et art électronique Montréal, Champ Libre
Désert - 6e Manifestation internationale vidéo et art électronique Montréal, Champ Libre


www.paullaurendeau.com