Dominique Perrault : De «l’esprit de géométrie» à «l’esprit de finesse»
Dominique Perrault
De «l’esprit de géométrie» à «l’esprit de finesse»
Frederic Migayrou + Luis Fernandez-Galiano, le 16 juin 2008
E.D. : Pour un artiste, exposer est une étape essentielle dans sa trajectoire. En va-t-il de même pour un architecte ?

Dominique Perrault : C’est très différent, en ce sens que pour un architecte, l’exposition n’est ni une étape, ni une sanction, ni un passage obligé. Disons que pour un architecte, l’exposition oblige à fixer le passé et à organiser le futur. Ce qui est intéressant pour moi, c’est que le Centre Pompidou, qui a souhaité programmer cette exposition, n’a pas voulu qu’elle soit un début de parcours, pas plus qu’une rétrospective. Mais plutôt un arrêt sur image en cours de route.

E.D. : Comment l’avez-vous conçue: comme un parcours chronologique ; comme une promenade d’un bâtiment à l’autre, d’un pays à l’autre; comme un manifeste; comme une histoire…?


D.P. : Rien de tout cela en vérité. Frédéric Migayrou, commissaire de l’exposition, a souhaité présenter un état des lieux plutôt qu’un parcours, qu’une promenade ou qu’un manifeste. En réalité, ici, le propos est bien plus dialectique que narratif. Et, au fond, cette volonté dialectique est exprimée dès le début de l’exposition par la mise en perspective de la Bibliothèque nationale de France et le Mariinsky II à Saint-Pétersbourg. Voilà plus de dix ans que la Bibliothèque a occulté tout le travail produit par l’agence en France comme à l’étranger. Dans la scénographie de l’exposition, la Bibliothèque nationale de France intervient en exergue, comme une phrase en épigraphe à la première page d’un livre. Certes, la phrase éclaire la démarche de l’auteur, mais elle ne doit pas occulter l’ensemble du texte. En outre, cettemise en perspective de la Bibliothèque et du Théâtre témoigne également de notre volonté de ne pas nous limiter à des coquetteries d’écriture univoque. Quant à la chronologie, elle ne se limite pas à 1997. Le foisonnement de dates qui ponctue l’exposition en témoigne.


Dominique Perrault
Dominique Perrault


E.D. : Une exposition induit néanmoins un parcours. Aussi éclaté, voire illogique, soit-il, comment l’avez-vous organisé ?

D.P. :
D’abord le lieu dans l’ensemble Pompidou : il est ouvert sur trois faces sur la rue. Je voulais donc que, même depuis l’extérieur, on puisse prendre la mesure des choses. Ensuite, l’intérieur : là, il n’y a pas de logique de parcours, mais une logique de lieu. Comme il s’agit d’un espace spécifique, et qu’il s’agit d’y pénétrer, j’ai voulu créer une sorte de vestibule, un filtre en quelque sorte. Le visiteur circule entre les lés de tissages métalliques qui sont essentiels dans mon architecture. Qui ne sont en rien des murs impénétrables, séparateurs, autoritaires. Mais qui créent, au contraire, la perméabilité, l’interrelation. Ainsi, d’emblée s’annule l’espace clos au profit d’un passage, d’une traversée. On retrouve cette même maille métallique, ce même dispositif qui m’a permis de scinder le mur du fond en neuf sections où sont projetés 13 films réalisés par Richard Copans à propos de 13 réalisations. Manière de découvrir la vraie architecture, telle qu’elle se vit sur les chantiers et telle qu’elle est vécue par les utilisateurs. En outre, ce mur du fond, long de 32 mètres, et les neuf écrans mesurant chacun 3x2 mètres sont parfaitement perceptibles depuis l’extérieur puisque l’ensemble de l’exposition est scénographié à très faible hauteur.

E.D. : Quelle est l’essence de cette scénographie ?

D.P. : Elle s’articule sur quatre éléments essentiels. La maille métallique et les écrans dont je viens de vous parler. À ces deux éléments s’ajoute un dispositif de grandes tables basses réparties en quinconce sur tout l’espace de la galerie. Sur ces tables basses cohabitent dessins, maquettes et matières ainsi que des écrans diffusant, cette fois-ci, des films de synthèse. D’une table à l’autre, il peut s’agir d’un seul projet ou de plusieurs regroupés par stratégie, concept ou dispositif ou, au contraire, par contraste. Une fois encore, ces ensembles ne répondent ni à un déroulé chronologique ni à une parenté formelle, mais à ce que j’appelle une logique relationnelle. S’y ajoutent également, posés sur chaque table basse, 20 grands caissons lumineux (1x1 m.) double face qui présentent les sites en question, de telle façon que le visiteur en saisisse la situation urbaine, le contexte naturel, la réalité géographique. Et j’insiste, si tout est parfaitement daté pour bien marquer la relation avec le temps, il ne s’agit en aucun cas d’un parcours chronologique.


Dominique Perrault/BERLIN_Vélodrome
Dominique Perrault/BERLIN_Vélodrome


E.D. : Quels sont à votre avis, les points marquants, les moments forts de l’exposition ?

D.P. : Bien sûr, dès l’entrée, la confrontation entre la Bibliothèque nationale de France et le Mariinsky II en est un. Certains y verront l’opposition entre la rigueur pure et une certaine forme de baroque. Tout au long de la visite, on rencontre d’autres oppositions, d’autres confrontations, d’autres affrontements. Mais les choses ne sont jamais aussi simples ou aussi marquantes qu’on le pense. Il s’agit là d’une relation dialectique à l’architecture, à son sens, à sa symbolique et à sa réalité. À sa nature qui est d’opérer l’incessante transformation des territoires, de modifier la substance urbaine, de brouiller la perception. Une manière de signifier que la dimension géographique de l’architecture a, dorénavant, pris le pas sur sa dimension historique. Par ailleurs, cette succession de confrontations est l’occasion d’affirmer que l’écriture architecturale n’est pas nécessairement univoque. Que le rôle d’un architecte n’est pas d’imprimer sa marque, d’imposer son style, mais de prendre en compte chaque situation dans sa spécificité et sa complexité. D’où cette volonté d’exposer une logique conceptuelle plutôt qu’esthétique.

E.D. : Plus encore qu’un état des lieux, cette exposition est pour vous l’occasion d’exprimer un système de pensée, un mode de fonctionnement, une manière de travailler ?

D.P. : À l’agence, nous n’établissons aucune hiérarchie entre les registres, les disciplines, les matières… Tout fonctionne en simultané, en instantané. Nous savons que les temps de réalisation de l’architecture sont longs et que sa durée de vie se projette loin dans le temps, mais la rapidité est notre moteur pour la conception. Nous sommes toujours en mouvement, en état de recherche et d’expérimentation permanent. Et ceci, que les thèmes soient latents ou patents. Il n’y a ni commencement ni fin à notre action, à nos actions. Au fond, ce que nous tentons d’exprimer à travers cette exposition, c’est que l’architecture n’est ni un objet, ni une collection d’objets, mais une substance. Et que cette substance, nous la définissons, l’atteignons au moyen d’outils qui sont le coeur et le corps mêmes de cette exposition. En effet, plutôt que de belles images ou de beaux objets, que de photos ou de maquettes spectaculaires, nous avons choisi d’exposer, de donner à voir et à comprendre ce que sont les outils et les moyens qui composent notre quotidien. D’atteindre à l’essence même de la conception architecturale et urbaine. Du moins, telle que nous la pratiquons.


DOMINIQUE P./Bibliotheque-Francois-Mitterand_Paris
DOMINIQUE P./Bibliotheque-Francois-Mitterand_Paris


Le Centre Pompidou consacre, pour la première fois en France, une exposition d’envergure à l’architecte français Dominique Perrault. Ainsi, après avoir rendu hommage à Christian de Portzamparc (1996), Renzo Piano (2000), Jean Nouvel (2001), Thom Mayne (2006) et Richard Rogers (2007), le Centre Pompidou poursuit son engagement pour faire comprendre et connaître l’architecture de notre temps en exposant les grands architectes internationaux contemporains.

Le nom de Dominique Perrault évoque immédiatement la réalisation de la Bibliothèque Nationale de France (1989-1995), aujourd’hui reconnue comme le monument de l’Est parisien qui, construit comme une non-architecture, par la simple délimitation d’un volume autour d’un jardin, a inauguré une nouvelle économie du territoire et de l’objet architectural. 200 projets étudiés ou réalisés à travers le monde (vélodrome de Berlin, théâtre Mariinsky II à Saint-Pétersbourg, université EWHA à Séoul, etc.) constituent une oeuvre qui ne se limite pas à un bâtiment, aussi emblématique soit-il, mais invente de nouveaux territoires d’expression, s’inscrit dans une recherche permanente, franchit les frontières depuis l’Espagne jusqu’à la Russie, depuis l’Autriche jusqu’en Corée, depuis l’Italie jusqu’aux États-Unis.

Dominique Perrault ne crée pas des bâtiments mais des paysages. Des formes simples, des concepts fondamentaux viennent transfigurer les lieux dans lesquels ils s’inscrivent, par un travail d’intervention minimale qui ne craint pas d’utiliser le vide pour susciter une résonance.


Dominique Perrault_La Porte de la Chapelle_Paris
Dominique Perrault_La Porte de la Chapelle_Paris


Les nombreux projets exposés témoignent de la richesse formelle de cette approche et des multiples vertus qu’elle engendre - que ce soit en matière environnementale, sociale ou urbaine. On découvrira notamment comment, autour de la Cour de Justice des Communautés européennes, à Luxembourg, et du Palais des Congrès de la ville de León, en Espagne, se développent des études urbaines riches de potentialités. Comment la conformation du nouveau campus de l’Université Ewha à Séoul garantit, tout naturellement, sans superfétation, une efficacité énergétique exceptionnelle et le confort des usagers. Comment le nouveau Centre de Tennis de Madrid peut s’adapter et se transformer selon les exigences et les conditions du moment. Comment le Théâtre Mariinsky II à Saint-Pétersbourg s’insère heureusement dans un site délicat, protégé au titre du patrimoine mondial de l’humanité. Comment cette approche permet d’envisager les défis urbains et techniques soulevés par les tours, qu’il s’agisse des deux hôtels inclinés de la foire de Milan, en chantier, de l’Hôtel Habitat Sky, en cours d’achèvement sur la diagonale de Barcelone, ou encore des tours « jumelles » de Vienne, nouveau signal d’entrée du quartier Donau City.

Dominique Perrault_Hôtel Habitat SKY
Dominique Perrault_Hôtel Habitat SKY


Édifications d’une méréographie

Dominique Perrault dessine. Il fixe en blanc les contours de la Bibliothèque nationale de France sur un tableau de verre posé en transparence sur la ville, puis marque un volume absent de quatre coins installés sur un plateau, pour le retracer en miroir comme son envers, comme un soubassement symétrique. La bibliothèque est là, l’objet architectural dans son entièreté accueillant la totalité d’un programme qui n’aura cessé d’évoluer au cours de la réalisation. Peut-être est-ce le seul dessin où Dominique Perrault donne à ce bâtiment un corps objectif, qui en surface clôt un espace vide à peine marqué par ce «morceau de nature» dissimulé en son sein. Il révèle l’objet disparu, le monument attendu, l’imposant volume qu’aurait dû occuper un tel projet, le sujet même d’un jugement esthétique et critique qui, de l’architecture, ne retient que l’édifice, ce qui s’élève, s’ancre dans le sol, l’ouvrage qui sédimente les années, qui définit la permanence, la mémoire, l’histoire. Beaucoup de temps s’écoulera avant que ne soit accepté ce déni d’histoire, avant d’admettre que la mémoire est une construction participative du présent. En effet, que les tours de la bibliothèque puissent délimiter une aire identique à celle de la place de la Concorde, mais une aire vide, semblait inacceptable aux yeux d’une critique architecturale en quête de formes qui souhaitera même «combler la béance», s’en tenir à l’ordre du dense et du construit. Alors que l’ensemble du quartier Masséna se maille d’un pilotage désuet tentant de restituer une image volontiers conformiste de la ville du XIXe siècle, la Bibliothèque nationale de France, née au coeur d’un domaine chaotique sillonné de réseaux hétérogènes, reste le pôle directeur d’un schéma urbain promouvant la fusion de l’architecture avec une forme territoriale, afin de développer un urbanisme contemporain qui «crée véritablement un lieu, fait surgir la question des limites dans lesquelles l’architecture peut être abstraite et neutre, et des limites dans lesquelles un architecte peut attendre d’un édifice qu’il soit vu pour lui-même et non pas confondu avec les projections mentales et les attentes de qui le regarde ».


DOMINIQUE P./LUXEMBOURG_COUR_EUROPEENE
DOMINIQUE P./LUXEMBOURG_COUR_EUROPEENE


La bibliothèque marque une étape, un point d’équilibre, où Dominique Perrault assume le principe d’une disparition de l’architecture, d’un certain état de la représentation de la forme et de l’objet, pour lui substituer l’élaboration d’un dispositif qui ne trouve son identité, sa résolution, que dans la participation et l’usage, dans un métissage symbolique et fonctionnel qui lui donne corps. Toute l’oeuvre de Dominique Perrault interroge l’aspect figural de l’architecture, sa capacité à faire sens, à construire une image dynamique tissée de valeurs sociales et culturelles. Formé dans des écoles d’architectures encore secouées par la crise globale des derniers dogmes idéalistes, l’architecte devait assumer les conséquences d’une lecture socio-historique substituant à un formalisme de l’objet architectural un rationalisme historique réévaluant la constance de typologies constructives. […].

DOMINIQUE P./Bâtiment à logements_Lille
DOMINIQUE P./Bâtiment à logements_Lille


Dans ce contexte, Dominique Perrault élève son premier bâtiment (usine Someloir, 1981-1983), un parallélépipède compact habillé d’un bardage métallique horizontal soigné, édifice dont la façade latérale rappelle la villa Savoye avec ses pilotis et sa fenêtre en bande. Proche par son aspect industriel du centre médical du Val Notre-Dame construit à Bezons par Jean Nouvel (1980), le projet de Dominique Perrault se refuse néanmoins à tout effet, à toute narrativité, l’ornement étant alors revendiqué par Jean Nouvel comme un «moyen de mettre en relation des signes nombreux et différents […]. L’ornement n’est plus l’accessoire […]. C’est l’occasion de la connotation, de la parabole, du symbole ». À l’inverse, Perrault impose le paradoxe d’une capacité signifiante qui se refuse à l’éloquence. Ses premières réalisations font office de corps de recherche. S’y lit déjà un patient équilibrage entre la limitation des moyens et l’accentuation de l’effet figural de l’architecture […].

DOMINIQUE P./Hotel towers_Milan
DOMINIQUE P./Hotel towers_Milan


Dès lors, cette neutralisation radicale de tout effet stylistique, de toute connotation, de toute récurrence d’une forme historique, croisée avec l’affirmation d’une typologie industrielle posée comme le dénominateur commun d’une architecture qui a déteint sur l’ensemble de nos entrées de ville et de nos paysages urbains, infuse dans une authentique architecture du présent, ouverte sur une vaste réinterprétation de la notion de contexte, depuis la ville jusqu’au territoire. Dé-scription des contextes Le positionnement de Dominique Perrault se trame entre ce rationalisme, qui cherche à articuler des lois de composition d’éléments typologiques, et une compréhension structuraliste de la syntaxe architecturale, multipliant ainsi les jeux d’interrelations entre des composantes d’échelle et de valeur symbolique très disparates. […] Dans le même temps, Perrault dépasse la notion même d’objet architectural, en renversant le principe de sa définition. Il impose en effet la boîte, sorte de postulat vide, dépourvu de sens, qui devient le terme d’une résolution dénaturant, en les outrepassant, les fonctions supposées du programme. L’hôtel industriel Berlier (1986-1990) apparaît alors comme un manifeste, dans lequel s’exprime avec force la vision globale de l’architecte. […]

DOMINIQUE P./Théâtre Mariinsky
DOMINIQUE P./Théâtre Mariinsky


En 1972, pour entrer à l’école d’architecture, Dominique Perrault présente une simple maquette, une plaque de bois à laquelle est fixée une autre plaque, en métal celle-ci, suspendue par quatre ficelles retenues par des clous. Comme le montre ce geste fondateur, pour Perrault, le projet doit être allégorisé par une figure, une image qui annihile l’idée d’un temps de la conception, d’un étagement figé des moments du développement. C’est pourquoi les dessins, maquettes, diagrammes ou représentations informatiques ont toujours le même degré de réalité, s’en tiennent à la même image figurale; ce sont des instruments pour dire le même. Ainsi en va-t-il pour ce dessin de l’hôtel industriel Berlier jeté à la hâte sur le papier, représentant un simple parallélépipède qui réfracte tous les jeux de lumière possibles. Le dessin est une indexation, un schéma qui donne l’échelle (celle du corps, celle de l’oeil), un point de départ permettant d’expliquer efficacement le projet. Les dessins de Perrault n’ont volontairement aucune valeur expressive, ne visent aucun effet plastique ; ils restent des pictogrammes sans profondeur, l’enregistrement d’une image. […]

Dominique Perrault - Mariinsky Theatre, St. Petersburg, Russia (Copyright DPA)
Dominique Perrault - Mariinsky Theatre, St. Petersburg, Russia (Copyright DPA)


Dominique Perrault commente la réalisation du vélodrome et de la piscine olympique de Berlin (1992-1999) où les deux vastes bâtiments semblent disparaître sous la surface du sol pour dessiner un Carl Andre monumentalisé : «Il y a une disparition de l’architecture, et il y a l’apparition d’un paysage avec toujours cette même idée, c’est-à-dire maîtriser un matériau fondamental de l’architecture, même s’il est abstrait, le vide. Comment peut-on construire avec le vide qui est une simple puissance émotionnelle, comment construire des vides qui soient des lieux qui ne séparent pas les différentes parties de la ville, des lieux de sociabilité, de citoyenneté.» On comprend que, pour Dominique Perrault, le géographique bouscule radicalement toute identité persistante, que ce soit celle du construit ou celle de l’image. Avec insistance, l’architecte réclame l’émotion, cette puissance unilatérale des matériaux capable d’instaurer une phénoménalité brute du fait architectural ; c’est la notion même de morphologie urbaine qui pose alors question. Le carcan d’une image collective, instrumentalisée, posée en principe fondateur, et dont l’architecte pourrait s’imaginer avec candeur être le producteur, est lui-même évacué. Question d’identité : comment se fonde, comment s’origine la décision du projet, sinon dans un jeu intentionnel ? «Pourtant, insiste Perrault, tout le processus de fabrication de l’édifice tient sur une rencontre, souvent fulgurante, entre un concept et un contexte, entre une idée et un lieu. Ce grand moment, ce rendez-vous sensible, n’est qu’émotion.» L’architecte desire préserver ce moment indiciel, celui de la décision, celui de l’acte qui change l’ensemble du champ qualitatif d’un territoire.

DOMINIQUE P./DC tower_C Beyer_Leitung
DOMINIQUE P./DC tower_C Beyer_Leitung


[…] La patiente élaboration des textures de mailles métalliques par l’agence Perrault constitue l’avènement d’un élément architectonique qui permet de déplacer l’effet de séparation, de l’étendre à une authentique fonction de liaison tant matérielle que perceptuelle. Les rideaux de maille, déjà présents dans les intérieurs de la BNF, vont s’imposer comme des matériaux constructifs à part entière, tout d’abord avec l’immense résille cuivrée voilant la façade du projet pour le musée Reina Sofia (1999), puis avec le projet de la Fondation François Pinault (2001). Posé sur une plate-forme, ce dernier bâtiment s’organise selon une distribution aléatoire de boîtes liées aux différentes fonctions du programme, l’ensemble étant entièrement enveloppé par une trame métallique lui conférant tout à la fois une présence monumentale et une fragilité diaphane. Ces rideaux tombant jusqu’au sol créent de larges circulations semi-publiques, semi-privées, bouleversent les économies intérieur /extérieur et modifient radicalement les images du paysage urbain. Véritable prototype, ce projet marque une étape décisive dans l’oeuvre de Dominique Perrault. L’architecture renoue aussi bien avec une logique de la séparation, envisagée comme un « acte de partage », «un vide qui unit les architectures individuelles », qu’avec l’unité physique du bâti en tant que «volume nouveau, inédit, issu du processus de réalisation, où la forme architecturale naît du process ».

DOMINIQUE P./ST_PET_MAII
DOMINIQUE P./ST_PET_MAII


Les artifices d’une naturalisation

Ouvrant des perspectives inédites, le projet pour la Fondation François Pinault influencera directement la conception du Théâtre Mariinsky II (2003), l’architecte expérimentant une grammaire renouvelée des modes d’intégration urbaine. La distance entre l’enveloppe et l’édifice génère effectivement de nombreux espaces intermédiaires, des circulations en rues couvertes, mais aussi des terrasses, des balcons et des belvédères. Que la séparation, la limite, puisse s’étendre, se multiplier en effets qualitatifs, en espaces différemment qualifiés, permet à Dominique Perrault de varier les axes en traverses, de créer de nouvelles capillarités avec l’environnement. Activer ou réactiver l’ensemble d’un territoire, c’est bien ce que proposent la plage Las Teresitas et l’hôtel qui y est aménagé (2000-2012), projet pour lequel l’ensemble du domaine balnéaire est redessiné grâce à l’apport de milliers de tonnes de sable du Sahara et à l’utilisation d’une colline arasée pendant la guerre sur laquelle se nichent un hôtel et des résidences couvertes par une maille métallique reconstituant le profil et la volumétrie du site originel. Toute l’oeuvre de Dominique Perrault trouve sa cohérence dans cette économie de la différenciation générique. Pour chaque réalisation, un ordre pragmatique s’impose, en même temps qu’un langage qui échappe aux grammaires académiques et qui, de ce fait ou malgré cela, parvient à réactualiser avec les principes les plus fondamentaux de la discipline architecturale. […]


DOMINIQUE P./ST_PET_MAII
DOMINIQUE P./ST_PET_MAII


La méréologie (de meros, qui signifie «partie» en grec), élaborant une théorie de la spatialité fondée sur des liens logiques, évacue la notion même d’inscription: «Les liens ne peuvent exister de façon isolée, il n’y a en réalité pas de points, de lignes, ou de surfaces isolées […]. Les liens sont comparables à des formes universelles ou à des structures.» Sans ériger une logique qui chercherait à définir des universaux, des classes, une sorte de métarationalité, la méréotopologie semble bien correspondre au projet architectural de Dominique Perrault qui, opposant la géographie à l’histoire, élabore une économie des liaisons où l’espace s’organise à partir d’une ontologie de la relation, où le bâtiment se tisse et s’affirme comme un agrégat. Les tendeurs qui soulignaient de larges interactions territoriales (voir l’aménagement de l’Île Sainte-Anne, 1992-1995) préfiguraient les vastes projets fondés sur cette architectonique du lien, tels cette trame complexe qui couvre l’ensemble du site de la place Garibaldi à Naples (2004-2011) ou ces réseaux de plateformes qui redessinent l’ensemble des rives du Manzanares (2005-2008) à Madrid sur plus de 48 hectares.

DOMINIQUE P./ST_PET_MAII
DOMINIQUE P./ST_PET_MAII


Perrault initie une architecture ouverte dans laquelle l’espace se multiplie en définitions impermanentes et locales, une architecture opérationnelle des territoires qui fait la part belle à la mobilité et à l’interactivité dans la définition de l’espace. «Un absolu nomade, écrivent Deleuze et Guattari, existe comme l’intégration locale qui va d’une partie à une autre, ce qui constitue l’espace lisse dans l’infini des raccordements et des changements de direction. » Dominique Perrault étend la logique de la méréotopologie, il invente une méréogéographie, une méréographie.


DOMINIQUE P./Milan_Hotel towers
DOMINIQUE P./Milan_Hotel towers


Neuf contes moraux : de «l'Esprit de géométrie» à «l'Esprit de finesse»

Comme Blaise Pascal, autre auvergnat de renom, Dominique Perrault réconcilie l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse ; dans le sillage de la saga Michelin qui se déroula sur le sol de sa ville natale, l’architecte de Clermont-Ferrand réunit dans son travail technologie et société, et à l’instar du Éric Rohmer de «Ma nuit chez Maud», l’auteur de l’hôtel industriel Berlier extrait une émotion poétique de la matière quotidienne. L’oeuvre de Perrault est souvent rattachée à la grande tradition de la monumentalité géométrique française ; il est à la fois inévitable de relier son attitude formelle sur le territoire à cet urbanisme inédit qui traite la nature comme une géographie dynamique, et obligatoire d’interpréter la simplicité presque innocente de ses diagrammes fondamentaux à la lumière de pratiques conceptuelles ou minimales qui s’étendent jusqu’aux limites du land art et de l’Arte Povera. Dans une certaine mesure, sa propre formation d’architecte à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts, d’urbaniste à l’École nationale des ponts et chaussées et d’historien à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, tendrait à avaliser cette triple condition de constructeur, planificateur et humaniste inscrit dans l’art de son temps. Toutefois, il est également possible d’ébaucher une approche de son travail qui explore ses attaches culturelles, le substrat technologique de l’industrie et le laconisme narratif en noir et blanc de la génération qui a grandi à l’ombre des Cahiers : la conjugaison du stoïcisme d’Épictète et du scepticisme épicurien de Montaigne –


DOMINIQUE P./ST_PET_MAII
DOMINIQUE P./ST_PET_MAII


les deux interlocuteurs spirituels de Pascal -, face au rationalisme matérialiste de Descartes ou à l’encyclopédisme athée de Voltaire, dessine une attitude d’austérité sèche et élégante aussi éloignée du dogmatisme cartésiano-illuministe que du somptueux triomphalisme romano-jésuite tant combattu par l’auteur des Pensées ; la réconciliation de la technique inventive et du succès commercial avec la responsabilité sociale de son urbanisme manufacturier, si caractéristique de l’entreprise Michelin où le père de Dominique travailla comme ingénieur, implique un élan pragmatique qui rende compatibles la raison scientifique et l’émotion humaine avec un esprit assez proche de celui de Pascal ; enfin, la fusion de l’art et de la vie, en suivant l’exemple des personnages de Rohmer - parmi lesquels un ingénieur de chez Michelin interprété par Jean-Louis Trintignant dans le film qu’il tourna à Clermont-Ferrand -, fournit un modèle de transformation de la matière la plus humble et quotidienne dans une construction lyrique d’une poésie émouvante. Le passage de la géométrie, de la géographie et de l’art conceptuel à Port-Royal, au Bibendum et à Maud, ressemble à une pirouette littéraire reposant sur la base fragile d’une brève petite enfance en Auvergne ; il s’agit en effet d’un procédé rhétorique destiné à introduire les neuf contes moraux qui rythment la trajectoire de Perrault dans une matrice en trois décennies et trois mouvements. […]

Dominique Perrault - Mariinsky Theatre, St. Petersburg, Russia (Copyright DPA)
Dominique Perrault - Mariinsky Theatre, St. Petersburg, Russia (Copyright DPA)


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