Richard Avedon : Photographies 1946 - 2004
Richard Avedon
Photographies 1946 - 2004
Helle Crenzien + Marta Gili, le 7 avril 2008
Richard Avedon_Veruschka, robe de Kimberly_New York, janvier 1967_© 2008 the Richard Avedon Foundation
Richard Avedon_Veruschka, robe de Kimberly_New York, janvier 1967_© 2008 the Richard Avedon Foundation


L’exposition "Richard Avedon. Photographies, 1946-2004" présente quelques deux cents photos de Richard Avedon : depuis les premières prises après la Seconde Guerre mondiale, dans les rues de Rome et de Sicile, jusqu’à ses portraits plus psychologiques d’écrivains, d’acteurs, de musiciens ou d’artistes, en passant par les paillettes du milieu de la mode parisien dans les années 1950. (…) Indépendamment de la quantité ou de l’époque, cependant, un point commun demeure : le portrait. Qu’il photographie l’amuseur public Zazi dans les rues de Rome en 1946, Marilyn Monroe en 1957, Karen Blixen alias Isak Dinesen en 1958, Veruschka habillée par Kimberly en 1967 ou la chanteuse Björk en 2004, Avedon signe des portraits. Ni reportages, ni instantanés, ni photos de mode : des portraits - instants d’une performance, subtilement fixés par l’objectif et témoignant d’une empathie, d’une responsabilité partagée. La nature rétrospective de l’exposition conduit inévitablement à ce constat : derrière la diversité de l’œuvre, une même ligne court qui renvoie à la tradition du portrait, entre transparence et complexité, mensonge et flatterie.

Richard Avedon_Charles Chaplin quittant l’Amérique_New York, 13 septembre 1952_© 2008 the Richard Avedon Foundation
Richard Avedon_Charles Chaplin quittant l’Amérique_New York, 13 septembre 1952_© 2008 the Richard Avedon Foundation


Deux photographes ont profondément modifié la pratique du portrait au XXe siècle : Irving Penn et Richard Avedon. Cependant, là où le premier, ultime représentant de la photographie aristocratique, est réfléchi et attentif, le second est radical et brutal. Couvrant un large spectre, les photographies d’Avedon révèlent une personnalité double – à la fois forte et complexe, empreinte d’une grande humanité et dotée d’un indéniable sang-froid. Plutôt que de représenter ses sujets d’un point de vue arbitraire, Avedon s’efforce d’en révéler les différentes facettes. À l’égal de Picasso, travaillant par exemple au portrait de Gertrude Stein, Avedon est un co-créateur - et pas seulement un observateur. Une photographie est par nature "fidèle". Avedon, cependant, prouve qu’elle peut montrer plus que la simple réalité superficielle.

Richard Avedon_Björk, musicienne_New York, 2 juin 2004_© 2008 the Richard Avedon Foundation
Richard Avedon_Björk, musicienne_New York, 2 juin 2004_© 2008 the Richard Avedon Foundation


Richard Avedon commence à travailler pour Harper’s Bazaar dès 1945, avant de rejoindre Vogue en 1966. Il métamorphose la photographie de mode, trop statique et compassée à ses yeux, en privilégiant le mouvement et la mise en scène des mannequins dans des lieux publics : parcs, boîtes de nuit, magasins. Il veut ainsi recréer des situations de la vie mondaine et donner l’impression que, comme dans le photojournalisme, ses photographies sont prises à l’improviste et sur le vif. Après la seconde guerre mondiale, la suprématie de New York imposait que les photographes de mode fassent le voyage à Paris pour photographier les collections européennes. C’est ainsi que jusqu'en 1984, il photographie les créations des grandes maisons de couture parisiennes. Dans les années soixante, Richard Avedon revient au studio et au fond neutre afin de mieux valoriser la beauté et les mouvements du sujet.

Richard Avedon_Alberto Giacometti_Paris, 6 mars 1958_© 2008 the Richard Avedon Foundation
Richard Avedon_Alberto Giacometti_Paris, 6 mars 1958_© 2008 the Richard Avedon Foundation


Parallèlement à ses photographies de mode, Richard Avedon réalise de très nombreux portraits, genre dont il va révolutionner les codes, à l’instar de l’autre grand photographe américain, Irving Penn. Plus radical que Penn, il fait voler en éclat l'image d'icône des stars du spectacle, de la littérature, de l'art et de l’élite politique des États-Unis : ses portraits donnent à voir toutes les facettes de la personnalité de ses modèles, pourtant si habitués à maîtriser les codes de représentation. L’utilisation de fonds blancs, le dépouillement de la composition, contribuent à mettre en valeur une interprétation psychologique de chacun. D’une façon générale, Avedon cherche à rendre la nature des choses plutôt que de les reproduire superficiellement. Lors des séances de pose, il recherche le moment très spécial pendant lequel il arrive à capter et à figer l’intensité psychologique qui émane du sujet. Pour lui, photographier "c’est défier la séduction d’un visage et établir un rapport entre la présence vitale de l’autre et la sienne, c’est-à-dire trouver l’instant où tout converge et tout advient."

Richard Avedon_Jean Shrimpton, robe du soir de Cardin_studio de Paris, janvier 1970_© 2008 the Richard Avedon Foundation
Richard Avedon_Jean Shrimpton, robe du soir de Cardin_studio de Paris, janvier 1970_© 2008 the Richard Avedon Foundation


Richard Avedon_Dovima et les éléphants_Robe du soir de Dior, Cirque d'Hiver, Paris, 1955_© 2008 the Richard Avedon Foundation
Richard Avedon_Dovima et les éléphants_Robe du soir de Dior, Cirque d'Hiver, Paris, 1955_© 2008 the Richard Avedon Foundation


In the American West est le fruit d’une commande du Amon Carter Museum de Fort Worth, dans le Texas. De 1979 à 1984, Avedon photographie les personnages de l’Ouest américain, pour l’essentiel des travailleurs. Il sillonne pour cela plusieurs états de la Grande Plaine et des Rocheuses... Chemin faisant, il centre son attention sur des lieux bien précis : ranchs, mines de charbon, foires aux bestiaux, gisements pétrolifères, abattoirs, relais routiers, restaurants modestes ou bureaux. Il photographie des sans-abri, des femmes au foyer, des éleveurs de bétail, des mineurs, des prisonniers et des cow-boys de rodéo. Sa stratégie consiste à établir au fur et à mesure du projet un réseau de portraits, en tissant des liens de toute sorte - psychologiques, sociologiques, physiques et familiaux – entre des personnes qui ne se sont jamais rencontrées. Toutes les photos de cette série ont été prises à la lumière du jour, en extérieur, en recherchant une ombre, sur un simple fond en papier blanc accroché au flanc d’un camion. Il en résulte des clichés sans concession, dont la première présentation au Texas a d’ailleurs suscité une certaine polémique en raison du regard "démystifiant" porté par Avedon sur cette terre promise, l’Ouest américain, territoire de pionniers et de conquérants.

Richard Avedon met son talent de photographe au service des causes sociales et des événements politiques qui secouent la société américaine des années 1960 et 1970 et réalise plusieurs reportages d'actualité sur des militants pour les droits civiques dans le Sud (1963), des membres du Ku Klux Klan, des malades en hôpital psychiatrique… Pacifiste, il photographie les hippies qui manifestent, en 1969, contre la guerre du Viêtnam, et se rend dans ce pays, en 1971, pour faire les portraits de responsables militaires et de victimes du napalm. Pour le magazine français Égoïste, il effectue un reportage à la Porte de Brandebourg où les Berlinois de l’Est et de l’Ouest se sont rassemblés durant la nuit du 31 décembre 1989 au 1er janvier 1990, moins de deux mois après la chute du mur.


Richard Avedon_Twiggy, coiffure de Ara Gallant_studio de Paris, janvier 1968_© 2008 the Richard Avedon Foundation
Richard Avedon_Twiggy, coiffure de Ara Gallant_studio de Paris, janvier 1968_© 2008 the Richard Avedon Foundation


Richard Avedon naît à New York en 1923. Il fait ses études à la De Witt Clinton High School puis, en 1941, à la Columbia University. Alors qu’il étudie à la De Witt Clinton High School, il coédite avec James Baldwin, de 1937 à 1940, une revue littéraire intitulée The Magpie. À l’âge de 19 ans, il s’engage dans la marine marchande où deux années durant (1942-1944), il réalise les photos d’identité des hommes d’équipage.

Après la guerre, il suit les cours d’Alexey Brodovitch à la Design Laboratory, New School for Social Research de New York, de 1944 à 1950. De 1945 à 1965, il est le photographe principal de Harper’s Bazaar et photographie, de 1947 à 1984, les défilés de la haute couture française.

Il est, de 1949 à 1950, photographe et rédacteur en chef adjoint du magazine Theatre Arts. En 1957, il est conseiller visuel pour le film de Stanley Donen, Funny Face. L’action du film se déroule à Paris au début de la Guerre d’Algérie : Fred Astaire y joue le rôle d’un photographe de mode et portraitiste, inspiré de Richard Avedon lui même, et Audrey Hepburn celui d’une Cendrillon existentialiste.

À Washington, le Smithsonian Institute lui consacre sa première exposition en 1962. Dans le sud des États-Unis, il couvre en 1963, le Civil Rights Movement, mouvement de lutte des noirs américains contre la ségrégation, qui a vu le jour au début des années 1950 et culmine le 28 mars 1963, avec la marche de 200 000 personnes à Washington.

De 1966 à 1990, il photographie pour Vogue. En 1969, il réalise des reportages sur les militants pacifistes opposés à la guerre du Viêtnam. Il s’y rend en 1971 pour photographier des militaires américains et des victimes des bombardements au napalm.

Le Minneapolis Institute of Arts organise, en 1970, une rétrospective de ses portraits, depuis 1945. En 1974, le MoMA de New York, présente la série de portraits consacrée à son père, atteint du cancer et mort en 1973.

À l’occasion du bicentenaire de la déclaration d’Indépendance des États-Unis, le magazine Rolling Stone publie, dans son édition spéciale du 21 octobre 1976, 73 portraits d’hommes politiques réalisés, la même année, pendant la campagne électorale. Le Metropolitan Museum of Art de New York organise, en 1978, une rétrospective de ses photographies de mode, "Avedon: Photographs 1947-1977". En 1980, c’est le University Art Museum de Berkeley, en Californie, qui présente une exposition de ses portraits et de ses photographies de mode et de reportage, "Avedon: 1946-1980".

De 1979 à 1984, à l’initiative du Amon Carter Museum de Fort Worth au Texas, Avedon passe ses étés à parcourir 17 états de l’ouest des États-Unis et réalise 752 portraits. Il en sélectionne 124 qui formeront la série In the American West, présentée pour la première fois au Amon Carter Museum en 1985. C’est alors qu’il commence à travailler pour la revue Égoïste et qu’il est nommé " Photographer of the Year" par l’American Society of Magazine Photographers.

Moins de deux mois après la chute du mur, et à la demande d’Égoïste, il est à Berlin, pendant la nuit du 31 décembre 1989 au 1er janvier 1990, pour photographier les Berlinois venus célébrer, à la Porte de Brandebourg, l’ouverture des frontières d’Allemagne de l’Est. Ce travail est exposé, en 1991, au Carnegie Museum of Art de Pittsburgh en Pennsylvanie. Il devient, en 1992, le premier photographe du New Yorker, et reçoit en 1993 le Master of Photography Award de l’International Center of Photography à New York.

En 1994, le Whitney Museum of American Art de New York organise l’exposition "Richard Avedon Evidence 1944-1994". La même année, le livre édité à l’occasion de l’exposition reçoit le Prix Nadar du meilleur livre de photographie, décerné par la Bibliothèque nationale de France et les Gens d’Images. Helen Whitney réalise en 1995, pour le Public Broadcasting Service (PBS), un documentaire de la série American Masters Documentary, intitulé Richard Avedon: Darkness and Light.

De 1999 à 2003, la Fraenkel Gallery à San Francisco, lui consacre 3 expositions, "Richard Avedon Early Portraits" (1999), "Richard Avedon: Made in France" (2001) et "Richard Avedon" (2003). En 2002, le Metropolitan Museum of Art de New York présente la rétrospective "Richard Avedon Portraits". Richard Avedon décède le 1er octobre 2004 à San Antonio, au Texas, alors qu’il est en mission pour le New Yorker.

C'est la première grande rétrospective organisée depuis le décès de l’artiste en 2004. Après le Louisiana Museum, du 24 août 2007 au 13 janvier 2008, et Forma, à Milan, du 14 février au 8 juin 2008, elle est présentée, cet été, au Jeu de Paume Concorde, dont elle occupe l’ensemble des espaces et regroupe 270 œuvres retraçant l’ensemble de la carrière de Richard Avedon de 1946 à 2004 : des photographies de mode bien sûr, mais surtout des portraits de nombreuses célébrités du monde de la politique, de la littérature, de l’art et du spectacle. À Paris, à l’initiative de Marta Gili, directrice du Jeu de Paume, cette sélection est enrichie d’une quarantaine de tirages grand format de la série In the American West, réalisée par Avedon de 1979 à 1984.

Du 1er juillet au 28 septembre 2008

www.jeudepaume.org