¡CUBA! : Un voyage à travers l’art et l’histoire de cette île, de 1868 à nos jours
¡CUBA!
Un voyage à travers l’art et l’histoire de cette île, de 1868 à nos jours
Catherine Guex, le 4 février 2008
Cundo Bermudez, Barberia (Le salon de barbier), 1942_The Museum of Modern Art/SCALA/Art Resource NY
Cundo Bermudez, Barberia (Le salon de barbier), 1942_The Museum of Modern Art/SCALA/Art Resource NY


Organisée et présentée par le Musée des beaux-arts de Montréal, l’exposition ¡Cuba! Art et histoire de 1868 à nos jours, qui réunit quelque 400 œuvres, est la plus importante jamais réalisée sur l’art de cette île des Caraïbes, « la plus belle que l’œil humain ait jamais contemplée » (Christophe Colomb). Grâce à la collaboration du Museo Nacional de Bellas Artes et de la Fototeca de Cuba, et à celle de nombreux collectionneurs et de musées américains, dont le MoMA, cette exposition a permis de réunir, au-delà de toutes les frontières, un panorama complet de l'art cubain face à l'histoire. Cette exposition pluridisciplinaire, à la fois savante et vivante, rassemble plus d'une centaine de tableaux, incluant le prêt exceptionnel d’une immense murale collective de 1967 réalisée par de nombreux d'artistes, quelque deux cents photographies et documents d’archives, une centaine d'œuvres graphiques (notamment deux cabinets d'affiches avant et après la Révolution de 1959), des installations et des vidéos ainsi que des extraits de musique et de films.

Cundo Bermudez, Le balcon, 1941_The Museum of Modern Art/SCALA/Art Resource NY
Cundo Bermudez, Le balcon, 1941_The Museum of Modern Art/SCALA/Art Resource NY


Cette exposition majeure fait découvrir l'art de Cuba, une île dont l'histoire a traversé les principaux enjeux du XXe siècle - la décolonisation, la quête identitaire d'une nation, les guerres d'indépendance et la révolution, les utopies politiques en chantier et la confrontation des idéologies. Située au carrefour de la vieille Europe et du nouveau monde, Cuba est profondément une terre de culture : la musique et la littérature bien sûr mais aussi les arts plastiques, encore largement méconnus à l'extérieur du pays.

Collectif, La Havane_Murale du Salon de Mai, 1967_Rodolfo Martinez
Collectif, La Havane_Murale du Salon de Mai, 1967_Rodolfo Martinez


L’exposition est divisée en cinq parties : Images de Cuba : à la recherche d’une expression nationale (1868-1927); Arte Nuevo : avant-garde et recréation d’une identité (1927-1938); Un style cubain : affirmation et rayonnement (1938-1959); Dans la révolution tout, contre la révolution rien (1959-1979); La révolution et moi : l’individu dans l’histoire (1980-2007).

Anonyme, Marlon Brandon jouant de la Conga + l'auteur Cubain Guillermo Cobrera Infante, La Havane, 1956_Vicki Gold Levi Collection, NY
Anonyme, Marlon Brandon jouant de la Conga + l'auteur Cubain Guillermo Cobrera Infante, La Havane, 1956_Vicki Gold Levi Collection, NY


La narration historique de l'exposition s'appuie sur une très importante sélection de photographies : depuis l'inédit jusqu'à l'icône, ces images illustreront la chronologie des événements tout en exposant l'œuvre de photographes particulièrement remarquables. À l'intérieur de cette trame s'insèrent les grands chapitres de l'histoire de l'art cubain, depuis les premières guerres d'indépendance au XIXe siècle jusqu'aux incertitudes de demain. Au cours du XXe siècle, les artistes ont cherché à définir une identité nationale, la cubanidad, portée par une ambition internationale dans leur discours.

Jorge Arche, Portrait de Mary, 1938_Rodolfo Martinez
Jorge Arche, Portrait de Mary, 1938_Rodolfo Martinez


Entre réévaluation du passé colonial et ouverture aux avant-gardes, ils surent inventer un art de synthèse (héritages baroque et académique, racines hispaniques et africaines, spiritualités catholique et traditionnelle) profondément original. Au cœur du siècle -  et de l'exposition avec une vingtaine de peintures - l'œuvre manifeste de Wifredo Lam incarne cette synthèse et cette ambition.

Alberto Korda_Milicienne, la Havane vers 1962_MMFA, Christine Guest
Alberto Korda_Milicienne, la Havane vers 1962_MMFA, Christine Guest


Vécu tantôt comme moteur de l'action politique collective, tantôt comme expression d'individualités face à l'histoire, l'art cubain aborde des questions essentielles sur la place et le rôle de l'artiste dans une société, des questions que la brillante école contemporaine continue de poser avec pertinence.

Los Carpinteros, Coffret à bijoux, 1999_Sean Kelley Gallery NY
Los Carpinteros, Coffret à bijoux, 1999_Sean Kelley Gallery NY


Entretien avec Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal et commissaire de l’exposition

E.D.: Comment est né ce projet ?

Nathalie Bondil :
En 2005, j’avais répondu avec Stéphane Aquin à une invitation du Museo Nacional de Bellas Artes, le grand musée des beaux-arts de La Havane. Comme beaucoup de Canadiens, je connaissais certains aspects du Cuba touristique et culturel, mais la découverte des collections d’art cubain du Museo, récemment rénové, m’avait impressionnée. Situé au carrefour des mondes européen, caribéen et nord-américain, l’art de cette île s’en est trouvé profondément enrichi. Et pourtant, cette école cubaine avait su construire et imposer, en un siècle seulement, son identité particulière. J’aime beaucoup voyager, faire découvrir d’autres formes de culture ; aucune exposition majeure n’avait été consacrée à l’art cubain, jamais. Bien sûr et comme toujours, la qualité des équipes du Museo, la détermination et le dynamisme de sa remarquable directrice, Moraima Clavijo Colom, bref l’enthousiasme et la confiance entre nous ont fait le reste. Une exposition, c’est aussi une aventure humaine.


Marcelo Pocolotti, L'intellectuel ou jeune intellectuel, 1937_Rodolfo Martinez
Marcelo Pocolotti, L'intellectuel ou jeune intellectuel, 1937_Rodolfo Martinez


E.D.: Mais pourquoi l’art cubain est-il resté aussi longtemps méconnu ?

N.B.:
Des publications existent, plusieurs d’entre elles sont d’ailleurs signées par d’importants historiens ou critiques cubains, vivant à Cuba ou à l’extérieur du pays. Cependant, cet art est longtemps resté en dehors du circuit des grandes expositions, à l’exception de la scène contemporaine, l’une des plus intéressantes du monde actuel. Monter une telle exposition d’envergure ne pouvait s’envisager sans les collections cubaines, qui sont de toute évidence les plus riches. La récente volonté de Cuba de développer le tourisme, et notamment de promouvoir son patrimoine culturel, a encouragé de telles initiatives. Pour autant, le Musée des beaux-arts de Montréal n’est pas une vitrine promotionnelle ! Nous avons travaillé en équipe dans un esprit de respect, d’ouverture et d’indépendance, notre but commun étant de défendre l’art et les artistes de ce pays. Cuba est profondément une terre de culture, la littérature et la musique y sont tout simplement exceptionnelles, on le sait. Il était temps de faire découvrir son histoire de l’art.

E.D.: D’où viennent les œuvres de l’exposition ?

N.B.:
Je dirai que plus de la moitié des œuvres viennent de Cuba. La majorité des tableaux et beaucoup d’œuvres graphiques appartiennent au Museo, qui a consenti pour l’occasion le prêt de certaines œuvres considérées comme des « trésors nationaux», ce pour quoi nous leur en sommes très reconnaissants. La Fototeca de Cuba a aussi été un collaborateur privilégié : son fonds photographique est incroyable, en grande partie inédit ! Les autres œuvres proviennent de collections publiques et privées, principalement américaines. Le MoMA s’est montré très généreux : depuis les années 1940, et ce grâce à la perspicacité de son brillant directeur Alfred Barr, jusqu’à ses acquisitions récentes en art contemporain, ce musée s’intéresse à l’art cubain. Je dois dire que pour cette exposition, les prêteurs se sont montrés particulièrement touchés et heureux de collaborer. Au-delà des frontières, tous ces passionnés aiment l’art cubain.



Domingo Ramos, Le flamboyant, 1949_Rodolfo Martinez
Domingo Ramos, Le flamboyant, 1949_Rodolfo Martinez


E.D.: Il s’agit d’une exposition d’art, mais aussi d’histoire ?

N.B.:
Oui, une histoire de Cuba racontée du point de vue des arts plastiques. Il fallait choisir un angle pour traiter 150 ans de production artistique : une telle exposition-fleuve doit être canalisée. Tout le monde sait le parcours passionnant et turbulent de Cuba, une île dont l’histoire a traversé les principaux enjeux du XXe siècle : décolonisation, quête identitaire d’une nation, guerres d’indépendance et révolution, utopies politiques en chantier, confrontations des idéologies Est-Ouest et Nord-Sud... Toutes ces problématiques, nous les connaissons, appartiennent aussi à notre histoire.

C’est pourquoi l’exposition s’articule autour de riches cabinets photographiques et documentaires, qui ponctuent cette narration historique. Ces images, souvent inédites, parfois iconiques, accompagnent une chronologie des événements ; l’école photographique cubaine compte d’ailleurs des artistes remarquables, peu connus en dehors de l’île comme Blez ou Arias, ou bien célébrissimes comme Salas, Corrales et Korda... Leurs clichés sur la Révolution ont fait le tour du monde !


Andres Garcia Benitez_Couverture de la revue Carteles, La Havane, 25 octobre 1936_MMFA, Brian Merret
Andres Garcia Benitez_Couverture de la revue Carteles, La Havane, 25 octobre 1936_MMFA, Brian Merret


E.D.: Depuis 1868 jusqu’à nos jours, quelle est donc cette histoire racontée par les artistes ?

N.B.:
C’est l’histoire d’un jeune pays mais dont la culture est ancienne. Depuis ses premières guerres d’indépendance, les artistes ont participé à la définition d’une nouvelle identité nationale spécifique. Ils ont questionné la cubanidad. Entre réévaluation du passé colonial et ouverture aux avant-gardes, ils ont su inventer un art de synthèse profondément original, en s’inspirant des héritages baroque et académique, de leurs racines hispaniques et africaines, des diverses spiritualités catholique et syncrétistes... Vécu tantôt comme moteur de l’action politique collective, tantôt comme expression d’individualités face à l’histoire, l’art cubain aborde des questions essentielles sur la place et le rôle de l’artiste dans une société, des questions que l’école contemporaine continue de poser avec pertinence.

E.D.:
 En quelques mots, racontez l’exposition ?


N.B.: Il était une fois une île, « la plus belle que l’œil humain ait jamais contemplée » avait dit Christophe Colomb… L’insularité est un thème central de l’exposition : la mer est en même temps une limite et un horizon sans limites. Si l’insulaire a une connaissance physique des frontières de son territoire, il porte toujours en lui la conscience de l’immensité du monde.


Anonyme, Cocotiers sur l'Avenida Del Puerto, La Havane_SD
Anonyme, Cocotiers sur l'Avenida Del Puerto, La Havane_SD


E.D.: Quelles sont les grandes étapes de ce parcours ?

N.B.:
C’est d’abord un art colonial très pittoresque qui, au-delà de l’illustration d’une île devenue prospère grâce au café, au sucre et au tabac, révèle en fait une société fortement contrastée, entre une classe privilégiée qui cherche ses références en Europe, et la multitude bigarrée et métissée, les Noirs esclaves en particulier. Comme ailleurs, au Canada par exemple, c’est de la peinture du paysage que naîtra le sentiment d’appartenance à un territoire.


Anonyme, Champs de Canne à sucre, 1914_MBAM, Brian Merret
Anonyme, Champs de Canne à sucre, 1914_MBAM, Brian Merret


La première avant-garde cubaine naît pendant l’entre-deux-guerres. Son modernisme militant correspond à cette période d’essor des idéologies dans le monde. Pogolotti est l’un de ces artistes méconnus qui m’a particulièrement saisie par sa puissance ; rarement vue hors de Cuba, son œuvre sera l’une des découvertes de l’exposition. Puis, l’art cubain prend son envol, non seulement en assimilant ses racines nationales mais en s’en affranchissant. Wifredo Lam, qui est assurément l’un des grands artistes du XXe siècle, accomplit génialement cette synthèse, pour dire vite un afro-cubanisme mâtiné de surréalisme qui ouvre les portes à l’abstraction. Évidemment, une salle de l’exposition lui est consacrée.

Raul Corralas, Cavalerie, 1960_MMFA, Christine Guest
Raul Corralas, Cavalerie, 1960_MMFA, Christine Guest


Carreno Mario_Les Coupeurs de canne à sucre, 1943_Den Queralto
Carreno Mario_Les Coupeurs de canne à sucre, 1943_Den Queralto


E.D.: Et après la Révolution ?

N.B.:
En 1959, les artistes cubains avaient déjà acquis la maîtrise de toutes les syntaxes formelles. C’est donc une école pleine de vitalité qui s’engage dans un art collectif rayonnant, où tous les styles sont librement invoqués, lyrisme, expressionnisme ou pop, à la différence de l’Union soviétique où seul le réalisme socialiste était admis. Réalisée par près d’une centaine d’artistes d’horizons divers, l’énorme murale de 1967, que nous avons la chance d’exposer, en est un extraordinaire témoignage.

Depuis les années 1980, les nouvelles générations d’artistes ont considéré cette identité cubaine et cet héritage historique plutôt du point de vue de l’individu, tout en introduisant des pratiques formelles résolument contemporaines. Après la chute du système soviétique en 1991 et jusqu’à aujourd’hui, les artistes ont poursuivi cette réflexion, en établissant une sorte d’archéologie du présent.


José A. Enquita, Le Malecon en été, La Havane, 1956_Vicki Gold Levi Collection NY
José A. Enquita, Le Malecon en été, La Havane, 1956_Vicki Gold Levi Collection NY


E.D.: Et la fête cubaine ?

N.B.:
Une section assez drôle du parcours montre les stéréotypes d’un « Cuba, isla de fiesta y de siesta » grâce aux prêts de Vicki Gold. Mais bien sûr, la musique, les chansons font partie au premier plan de l’identité cubaine et se retrouvent dans l’exposition : elles sont entrées au répertoire universel !


Andres Garcia Benitez_Couverture de la revue Carteles, La Havane, 21 mai 1939_MMFA, Brian Merret
Andres Garcia Benitez_Couverture de la revue Carteles, La Havane, 21 mai 1939_MMFA, Brian Merret


Les conservateurs
 
L’exposition est organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) en partenariat avec le Museo Nacional de Bellas Artes (MNBA) et la Fototeca de Cuba, La Havane. La commissaire générale est Nathalie Bondil, directrice, MBAM, en collaboration avec Moraima Clavijo Colom, directrice, MNBA, et Lourdes Socarrás, directrice, Fototeca de Cuba. Le comité scientifique inclut également Hortensia Montero Méndez, conservatrice de l'art cubain, MNBA ; Luz Merino Acosta, directrice technique, MNBA ; Rufino del Valle Valdés, conservateur, Fototeca de Cuba ; Iliana Cepero Amador, commissaire adjointe, indépendante ; et Stéphane Aquin, conservateur de l'art contemporain, MBAM ; ainsi que l’équipe des conservateurs du MNBA.

Le catalogue

Sous la direction de Nathalie Bondil, un catalogue a été publié par le Service des éditions scientifiques du Musée des beaux-arts de Montréal. Cet important ouvrage de 424 pages, riche de quelque 450 illustrations, est la première publication couvrant l’ensemble de l’histoire de l’art à Cuba. Il réunit des essais de divers spécialistes cubains et internationaux et environ 140 notes biographiques. Il est offert en éditions française, anglaise et espagnole distinctes.

La scénographie de l’exposition a été réalisée par Daniel Castonguay, en collaboration avec David Gour.

Jusqu'au 8 juin 2008

mbam.qc.ca