Jo Crepain : Anvers mon amour
Jo Crepain
Anvers mon amour
Ziche Alberta, le 21 janvier 2008
Jo Crepain
Jo Crepain


Jo Crepain (Bruges,1950) est architecte et urbaniste (Henry van de Velde Instituut Antwerpen,1973 - 1977). Il a été professeur invité à Maastricht et Nantes et professeur à l’Académie de Gand,
à l’Académie d’architecture de Rotterdam et à l’Institut Henry van de Velde d’Anvers.
 Depuis le milieu des années 1970, il travaille comme architecte indépendant. En 1981, il fut le cofondateur du «SILO ontwerp-cooperatief Copartener SILO» en collaboration avec E. Hoecks, J. Moorens, S. Stals et G. Van Iooveren.
En 1986, il a fondé le bureau «Jo Crepain Architecte NV» et , en 2006, le bureau «Crepain Binst Architecture NV» où il travaille en association avec Luc Binst.
 En 2003, Jo Crepain a gagné un Award de l’Energie pour l’immeuble de bureaux «Renson» à Waregem .
Le travail de «Jo Crepain NV» et de 
«Crepain Binst Architecture» a été publié dans divers magazines.

Ziche Alberta a interviewé Jo Crepain au siège d'Anvers de Crepain Binst, une des agences les plus dynamiques du panorama architectural belge.

Z.A. : Bonjour M. Crepain, je tiens à vous remercier pour le temps que vous voulez bien nous consacrer.



J.C.: Je vous en prie, c'est un plaisir pour moi.




Jo Crepain_Ernest Van Dijickkaai_Lude Noel
Jo Crepain_Ernest Van Dijickkaai_Lude Noel


Jo Crepain_Polstraat Deventer
Jo Crepain_Polstraat Deventer


Jo Crepain_Woning Moereels
Jo Crepain_Woning Moereels


Z.A. : La première question concerne votre travail, qu'est-ce que ça signifie travailler en Belgique, surtout à Anvers ?



J.C.: Le cas de la Belgique est assez spécial, il y a énormément d'architectes, presque comme en Italie : 13 000 architectes pour 10 millions d'habitants, soit pratiquement un architecte pour 900 personnes. Nous sommes donc trop nombreux et ne pouvons pas non plus dire d'être bien payés car les tarifs sont très bas ici, bien que les architectes belges sont ceux qui ont le plus de responsabilités en Europe.
Nous n'avons par conséquent pas la vie facile ; beaucoup d'architectes en Belgique travaillent seuls ou en petits groupes et ils commencent tous leur carrière en construisant la maison pour la famille de leur frère ou de leur sœur, c'est-à-dire par le dernier échelon, des petits projets, avant de passer -à condition d'avoir de la chance- à des projets plus grands. La situation ici est particulière, comme vous le savez sans doute, puisque 80% des Belges vivent dans une maison dont ils sont les propriétaires. Il s'agit donc de logements privés, on y construit de nombreuses habitations, petites ou grandes, contrairement à ce qui se passe par exemple aux Pays-Bas, où l'on construit beaucoup de logements sociaux ou des grands complexes résidentiels.


Jo Crepain_Woning Moereels
Jo Crepain_Woning Moereels


En Belgique, il faut travailler sur une petite échelle, pour le particulier.
Anvers est par ailleurs un cas à part ; c'est une ville qui a été totalement ignorée pendant des années mais je dois toutefois admettre qu'on y respire une autre atmosphère depuis 5 ou 6 ans car il y a un nouvel enthousiasme à l'égard de l'architecture et de l'urbanisme. Le maire lui-même montre davantage d'intérêt et semble avoir compris l'importance d'une bonne planification. En effet, un bon plan d'urbanisme peut aider quand il y a des problèmes de type social mais il faut trouver le juste équilibre entre les personnes, les fonctions, etc. Tout le monde semble s'orienter vers une meilleure qualité et je crois qu'Anvers sera méconnaissable dans une dizaine d'années. La partie historique de la ville ne perdra certes pas son identité mais tout ce qui est construit actuellement ou sera construit dans le futur aura bien plus de valeur.
C'est donc une chance de vivre durant cette période historique, même si nous sommes en retard par rapport aux Pays-Bas, à la France et à l'Allemagne. Nous assisterons enfin au changement en Belgique et le pays est en train d'essayer de faire le saut qui lui permettra de récupérer le temps perdu.

Jo Crepain_Woning Moereels
Jo Crepain_Woning Moereels


Z.A. : Parlons maintenant des Pays-Bas, un pays si lointain et pourtant si proche. Quel est votre rapport avec les Pays-Bas ? 



J.C.: Vous savez que j'ai travaillé souvent aux Pays-Bas et je peux donc me permettre de relever les différences entre ce pays et la Belgique. Il s'agit d'un pays plus " sévère " en matière d'urbanisme et d'architecture ; cette discipline y existe depuis toujours car les Pays-Bas ont toujours pu compter sur de très bons urbanistes ; ces derniers doivent toutefois affronter le problème de l'eau et doivent donc savoir s'organiser s'ils veulent rester au sec. Les Pays-Bas sont bien organisés du point de vue urbanistique, il y a une bonne organisation même dans le domaine architectural et social ; de nombreuses entreprises s'occupent de logements sociaux et certaines d'entre elles possèdent jusqu'à 50 000/60 000 habitations.


Jo Crepain_Axa Bruxelles
Jo Crepain_Axa Bruxelles


Un projet de 50 maisons est considéré comme petit aux Pays-Bas alors qu'il serait énorme en Belgique ; des projets de 100/200 maisons ou appartements sont tout à fait normaux aux Pays-Bas.
Les entreprises de bâtiment et la façon de construire y sont toutefois différentes, les gens utilisent le préfabriqué, le tunnelling ce qui n'existe pas en Belgique car nous travaillons sur une plus petite échelle.
C'est très intéressant de travailler dans ce pays, j'ai eu de la chance au fond d'avoir travaillé aussi bien là-bas qu'en Belgique car cela m'a permis de connaître deux mentalités différentes, deux façons de construire et de concevoir l'architecture, ce qui est une bonne chose.

Jo Crepain_Axa Bruxelles
Jo Crepain_Axa Bruxelles


Z.A. : En me promenant dans les rues d'Anvers, j'ai pu voir la liberté qu'ont les entreprises de bâtiment. Les architectes peuvent intervenir beaucoup plus facilement qu'en Italie dans des lieux ayant un intérêt historique. De quoi dépend cette liberté, croyez-vous que ce soit à cause de la réglementation dans le domaine de l'urbanisme ?



J.C.: Il faut dire en réalité que les choses se compliquent de plus en plus ici aussi, même si nous sommes conscients d'avoir fait un tas de sottises au cours des années 60, 70 et 80.
La tendance à l'époque était celle de démolir les cités mais tout le monde a désormais compris qu'il s'agissait d'une erreur et les gens disent " nous n'aurions pas dû le faire ". Prenons les zones qui ont été transformées en parking : nous essayons maintenant, au bout de 30 ans, de faire en sorte que tout soit comme avant. Nous avons vécu une mauvaise période sur le plan architectural mais je crois que ça a été la même chose un peu partout dans le monde. Un tas d'erreurs ont été faites à partir des années 50, de la fin de la seconde guerre mondiale à la fin du 20e siècle ; je pense que le modernisme a influencé négativement l'urbanisme et l'architecture.



Jo Crepain_Axa Bruxelles
Jo Crepain_Axa Bruxelles


Nous savons tous maintenant que ce qui a été fait n'aurait pas dû l'être, nous sommes davantage conscients et plus attentifs à l'aspect historique, pas seulement à Anvers, mais en général dans toute la Belgique.
Tout le monde considère par exemple Bruges comme une ville très belle et elle n'a donc pas subi de gros changements, aucune grosse erreur n'y a été faite, ce qui n'est pas le cas pour Anvers ou pour d'autres villes belges. Les gens ont plus le sens des responsabilités de nos jours, les autorités pour la sauvegarde des biens culturels sont davantage conscientes de l'importance du patrimoine historique et sont soutenues dans leur travail par les politiciens ; ceux qui s'apprêtent à intervenir dans une ville historique, que ce soit pour construire ou pour restaurer, doivent désormais affronter des contrôles sévères, voilà pourquoi je dis que c'est de plus en plus difficile à l'heure actuelle et de plus en plus complexe d'intervenir en Belgique sur les cités que ce n'était il y a vingt ans.

Jo Crepain_Duval Guillaume
Jo Crepain_Duval Guillaume


Z. A.: Je voudrais maintenant parler de l'emploi des matériaux, du ciment et du verre. Quel est votre rapport avec les matériaux ?



J.C.: Pour ce qui est de l'évolution en ce qui concerne l'emploi des matériaux, songez que ma carrière a commencé en 1973 : j'ai donc connu le populisme, le post-modernisme et le minimalisme, sans compter que l'on trouve maintenant un peu de tout et que l'on parle de durabilité. Pour en revenir à l'évolution relative à l'emploi des matériaux, j'utilisais beaucoup de ciment au début, en m'inspirant d'Herman Hertzberger et d'autres architectes hollandais. Le ciment pouvait presque représenter la pierre naturelle du 20e siècle, il était beau, économique et spécial. Nous avons découvert il y a seulement une quinzaine d'années que ce matériau subit un processus de vieillissement rapide et catastrophique. Nos erreurs nous servent de leçon et nous nous occupons maintenant de durabilité.

Jo Crepain_Eliks
Jo Crepain_Eliks


Nous sommes obligés de démolir des édifices qui n'ont que 30 ans, c'est un gaspillage d'argent, de matériel, de temps, un gaspillage de tout, c'est la raison pour laquelle nous sommes désormais convaincus qu'il ne faille plus travailler avec des matériaux qui vieillissent aussi vite et mal. Il est nécessaire d'utiliser des matériaux qui vieillissent mieux, tels que la brique ou la pierre naturelle qui s'améliore avec le temps. C'est un des thèmes sur lesquels nous nous concentrons actuellement, nous recherchons des matériaux qui durent plus longtemps et qui ne soient pas aussi économiques.
Ceux économiques semblent peut-être une bonne solution au début mais ils finissent par être, à la longue, beaucoup plus coûteux : ça coûtera beaucoup plus en effet de devoir démolir et reconstruire en l'espace de 30 ans plutôt que de choisir tout de suite un matériau qui coûte plus certes mais qui vieillit comme il se doit.

Jo Crepain_Joffice
Jo Crepain_Joffice


Jo Crepain_Eliks
Jo Crepain_Eliks


Z. A.: J'aimerais à présent vous demander ce que vous pensez de votre water tower, je suis en particulier curieuse de savoir quel a été le rapport avec le propriétaire de l'édifice, il s'agit en tout cas d'un projet spécial, extraordinaire...



J.C.: Je dois admettre que le rapport avec le propriétaire a été particulier, j'avais déjà travaillé à Brasschaat, la ville où se trouve la water tower, à un projet résidentiel et à une série de studios au-dessus d'une pharmacie.
Un jeune homme, un paysagiste qui travaillait également pour l'administration municipale de Brasschaat, habitait dans un de ces appartements. Je suis allé le voir chez lui pour une photo parce que l'appartement était splendide, bien meublé, avec de beaux cadres et de beaux tapis. Ce jeune avait du goût, il était raffiné et même sympathique. Je lui ai alors demandé de réaliser quelques jardins pour les habitations auxquelles je travaillais à l'époque.
Nous nous sommes donc connus dans le cadre professionnel. Quand la water tower a été mise en vente par la mairie, il a été un des premiers à le savoir et il a fait une offre.


Jo Crepain_Kunsthalle Lophem
Jo Crepain_Kunsthalle Lophem


Nous avons présenté ensemble un projet pour prouver à la mairie que notre idée était la meilleure et nous y sommes parvenus. Voilà, c'est comme ça que nous nous sommes connus et que nous avons réalisé la water tower.
J'ai été content qu'il n'ait pas beaucoup d'argent, ce qui nous a permis de ne pas nous lancer dans des projets trop compliqués. Nous avions en effet pensé au début de construire un ascenseur et un escalier à côté de l'édifice. Comme je vous le disais plus haut, nous n'avions heureusement pas suffisamment de fonds et nous nous sommes limités à la réalisation de la water tower, en restant fidèles au projet d'origine et je suis content de l'avoir fait. Le fait de ne pas avoir d'argent a été une vraie chance car nous avons maintenant un édifice sobre, simple et magnifique.
Il est parfois plus difficile de réaliser quelque chose de simple que quelque chose de compliqué et Ludwig Mies van der Rohe avait raison quand il disait " le moins c'est plus " : il faut travailler dur pour faire moins.

Jo Crepain_Feyen
Jo Crepain_Feyen


Z. A.: À quoi êtes-vous en train de travailler en ce moment ?



J.C.: Notre agence se compose de 70 personnes, il y a donc de nombreux projets en cours qui se divisent équitablement entre les Pays-Bas et la Belgique.
Aux Pays-Bas, nous nous occupons surtout d'architecture résidentielle, de logements sociaux et de plans d'urbanisme, que je trouve particulièrement intéressants. En Belgique, nous nous sommes spécialisés dans la réalisation de bureaux, d'immeubles publics et d'écoles. Notre agence s'est adjugée trois appels d'offres pour la construction de centres scolaires au cours de cette dernière année, nous nous concentrons donc en Belgique sur des projets qui ne sont pas résidentiels. Nous avons également des projets dans ce domaine, de grands projets nous ont en effet été commandés pour la construction d'appartements, ce qui est rare dans notre pays.
Il ne s'agit encore que de la phase préliminaire, nous en sommes au plan d'urbanise pour l'instant, et nous en reparlerons donc dans un an ou deux.


www.crepainbinst.be