Lee Bul : On Every New Shadow
Lee Bul
On Every New Shadow
Linda Chenit + Grazia Quaroni, le 7 janvier 2008
Lee Bul_Reinhard Mayr Bawagfou
Lee Bul_Reinhard Mayr Bawagfou


Artiste coréenne parmi les plus importantes de sa génération, Lee Bul crée pour la Fondation Cartier une installation monumentale d’une douzaine sculptures de cristal et d’aluminium. Suspendues dans les airs ou ancrées au sol, ses sculptures constituent un environnement unique qui s’inscrit dans l’architecture de Jean Nouvel, formant ainsi un prolongement à sa structure matérielle et conceptuelle. Dans un paysage de ruines et de vestiges scintillants à l’atmosphère sombre et envoûtante, cette installation complexe et sensuelle met en évidence la désintégration des aspirations à l’utopie qui continuent de hanter l’imaginaire collectif.


Lee Bul_Cyborg Blue_1997-1998
Lee Bul_Cyborg Blue_1997-1998


Née en Corée du Sud, Lee Bul commence par étudier la sculpture, mais s’intéresse très vite à d’autres techniques: à partir de la fin des années 80, elle entreprend de créer des formes volumineuses fréquemment associées à des performances. Revêtue de sculptures pourvues d’extensions diverses, Lee Bul se promène dans la rue ou dans des lieux publics, offrant au cours de ces performances une représentation d’un corps sujet aux mutations artificielles et parfois monstrueuses. Durant les années 90, l’artiste continue de s’intéresser à la forme humaine, à la fois corps et entité sociale. Son travail aboutit à la fin de la décennie aux Cyborgs et Anagrams, séries de sculptures composées de membres tentaculaires, fantastiques et tortueux, ou d’éléments biomécaniques aux formes baroques.


Lee Bul
Lee Bul


Par le biais des nouvelles technologies qui redessinent les frontières de l’existence humaine, les créations de Lee Bul élargissent la notion d’identité corporelle, laissant intentionnellement à l’interprétation personnelle les limites entre réalité, science et fiction. Lee Bul combine au gré des nécessités artistiques, son, video et objets matériels issus d’un croisement entre sculpture et design.

Lee Bul_Byborgs W1-W4_Fondation Cartier_Reinhard Mayr Bawagfou
Lee Bul_Byborgs W1-W4_Fondation Cartier_Reinhard Mayr Bawagfou


Parmi les nombreux projets de Lee Bul figurent pour cette année sa participation à des expositions au Musée d’art moderne d’Istanbul, à Domus Artium à Salamanque (Espagne), à la Xe Biennale d’Istanbul, à l’exposition Real Utopia au Musée d’art contemporain du XXIe siècle de Kanazawa ( Japon) et à l’exposition Global Feminisms du Brooklyn Museum of Art. Elle présente à la Fondation Cartier sa première grande exposition personnelle à Paris. Entre les parois de verre de la Fondation Cartier, Lee Bul compose un projet global où l’être humain est, comme toujours, au centre de son oeuvre.


Lee Bul_Byborgs W1-W4_Fondation Cartier_Reinhard Mayr Bawagfou
Lee Bul_Byborgs W1-W4_Fondation Cartier_Reinhard Mayr Bawagfou


Cette fois, la présence de l’homme, malgré son absence de représentation physique, est suggérée par des
constructions qui évoquent l’histoire et la culture de l’Orient et de l’Occident. Miroirs, reflets, perles et métal travaillés à la façon d’une dentelle : l’admirable légèreté de ces amples volumes reste le fil conducteur du projet. Sculptures suspendues telles des îles flottant dans les airs et structures diaphanes s’élevant au-dessus des spectateurs peuvent être observées sous différents angles grâce à des jeux de miroirs qui font basculer tête à l’envers le parcours de visite.


Lee Bul_Divine Shell Cruch 2000_Fondation Cartier_Patrick Gries
Lee Bul_Divine Shell Cruch 2000_Fondation Cartier_Patrick Gries


Mais ce parcours est loin d’être seulement esthétisant. L’ensemble du projet, et plus particulièrement certaines des grandes sculptures suspendues, fait référence à l’oeuvre de l’architecte visionnaire allemand Bruno Taut (1880-1938), en particulier à ses projets fantasmagoriques d’Alpine Architektur et à son Glashaus [Pavillon de verre] (Cologne, 1914).

Lee Bul_Live Forever_San Franc
Lee Bul_Live Forever_San Franc


Salué pour son activisme social, il n’a jamais cessé de donner forme à ses rêves, dans son désir de rendre tangible et concret un monde meilleur. Lee Bul s’approprie l’énergie créatrice des valeurs utopistes de l’oeuvre de Taut et en fait le centre de son projet visionnaire. Le choix de la Fondation Cartier pour sa réalisation n’est pas fortuit : le bâtiment de verre de Jean Nouvel renvoie directement à l’enthousiasme que provoquait ce matériau chez Taut, qui le jugeait idéal pour la construction des cathédrales du futur. L’architecte avait même adopté le pseudonyme de Glas [verre]. Si dans certaines de ses oeuvres Lee Bul se laisse librement aller à imaginer un monde meilleur, envoyant par là même un message positif, d’autres sculptures sont chargées d’allusions à des personnages et des épisodes sombres de l’histoire coréenne. Thaw (Takaki Masao) (2007) est une sorte de sarcophage de glace pour le dictateur militaire Park Chung-hee, responsable de la modernisation brutale de la Corée du Sud entre 1961 et 1979.

Lee Bul_Mus New
Lee Bul_Mus New


La sculpture intitulée Heaven and Earth (2007) rappelle une baignoire par sa forme et renvoie au corps humain par son échelle. Sur ses bords est représenté de façon stylisée le mont Baekdu, lieu de naissance mythique de la nation coréenne. Si la baignoire ranime le souvenir d’un passé relativement proche où elle était utilisée pour la torture des dissidents politiques, l’encre noire dont elle est remplie reflète à sa surface les formes utopiques et les suspensions majestueuses qui la surplombent

Lee Bul_Mus New
Lee Bul_Mus New


Sans opposer le monde du rêve à celui de la réalité, Lee Bul nous les présente simultanément, à la façon dont nous expérimentons la vie contemplative et la vie active. L’une n’est pas moins réelle que l’autre: la première nous donne souvent le courage d’améliorer la seconde.

Lee Bul_Sternbau_Fondation Cartier_Patrick Gries
Lee Bul_Sternbau_Fondation Cartier_Patrick Gries


Biographie

Lee Bul, née en 1964 de parents dissidents de gauche, a grandi à Séoul dans une période de mutations politiques et sociales. D’emblée iconoclaste, elle rompt radicalement avec sa formation de sculpteur reçue à la très classique université Hongik de Séoul et réalise des performances à l’aide de costumes-objets, récusant ainsi une conception idéalisée de la beauté. À cette époque, vers la fin des années 80, elle joue un rôle de premier plan sur la scène avant-gardiste. Elle anime notamment Museum, un collectif informel d’artistes, de performeurs et de musiciens inclassables, dont la brève existence aura encore des répercussions au XXIe siècle, sur les pratiques artistiques expérimentales mais aussi sur certains aspects de la culture populaire coréenne.


Lee Bul_Excavation, 2007_Fondation Cartier_Patrick Gries
Lee Bul_Excavation, 2007_Fondation Cartier_Patrick Gries


Au début des années 90, Lee Bul, croisant les genres et les disciplines, poursuit sa réflexion provocante sur les thèmes de la beauté, de la corruption et du délabrement. Elle expose au Japon, au Canada, en Australie et dans plusieurs pays en Europe, s’affirmant dès lors sur un plan international comme l’une des artistes les plus audacieuses de la création contemporaine. En 1997, elle conçoit à la demande du Museum of Modern Art de New York une installation de poissons ornés de paillettes. L’exposition doit fermer avant la date prévue en raison de la polémique suscitée par l’odeur inevitable de l’installation. En réponse, Harald Szeemann, fidèle à son statut d’indépendant, lui commande la réplique exacte de la version originale pour la Biennale de Lyon dont il est le commissaire en 1997.

Lee Bul_Bunker, 2007_Fondation Cartier
Lee Bul_Bunker, 2007_Fondation Cartier


Après ce succès au goût de scandale, Lee Bul prend place parmi les finalistes du prix Hugo Boss 1998, dont la coordination est assurée par le Guggenheim Museum à New York. Elle inaugure alors la série des Cyborgs (hybrides de machines et d’êtres vivants) qui la rendra célèbre. En 1999, certains Cyborgs sont exposés à dAPERTutto, organisé par Harald Szeemann dans le cadre de la Biennale de Venise. Lee Bul est alors également choisie pour représenter son pays : dans le pavillon coréen, son installation de karaoké, mi-attraction foraine, mi-chambre mortuaire, est saluée par le public et par la critique. Parallèlement à ses expositions personnelles présentées dans différents musées à travers le monde, Lee Bul participe à des expositions collectives de grande ampleur.

De 2001 à 2003, son installation Live Forever est accueillie successivement par huit institutions en Amérique du Nord, dont le New Museum of Contemporary Art à New York et le Power Plant à Toronto. En France, elle présente deux expositions personnelles en 2002, au Consortium de Dijon et au Musée d’Art Contemporain de Marseille (MAC). Elle réunit pour la première fois à la Fondation Cartier pour l’art contemporain un ensemble d’oeuvres issues de sa dernière phase de recherche esthétique, une forme de méditation inventive sur les ruines de l’histoire, nourrie de sensations et de souvenirs intimes.


Lee Bul_Gravity Greater Than Velocity II_Rhee Jae Yong
Lee Bul_Gravity Greater Than Velocity II_Rhee Jae Yong


Extraits de On Every New Shadow “Mon grand récit”, une allégorie conceptuelle

Mon travail a pu donner l’impression, autrefois, d’être centré sur le corps humain, mais en réalité, à travers le corps, je cherchais plutôt à évoquer la poursuite de certains idéaux, de certaines visées humaines. Si on regarde des oeuvres comme les Cyborgs ou les Anagrams, on constate qu’elles sont visuellement liées aux enjeux de la représentation de la forme humaine, mais à travers elles j’aborde aussi la question de la perfection, ses divers mécanismes de formation et déformation, un thème très ancien qui se trouve être toujours au coeur des préoccupations actuelles.

Lee Bul_Siren 2000_Rhee Jae Yong
Lee Bul_Siren 2000_Rhee Jae Yong


Les oeuvres que j’expose à la Fondation Cartier reprennent ces réflexions, mais dans un cadre conceptual et allégorique plus large. Ce sont des oeuvres récentes, réalisées au cours des trois ou quatre dernières années, qui s’inscrivent dans une vaste catégorie que j’ai intitulée « Mon grand récit ». Un sens à découvrir J’ai déjà réalisé par le passé des oeuvres qui sollicitaient la participation ou l’implication du public, mais je crois que dans cette exposition le spectateur est invité à intervenir intellectuellement, à assembler selon sa propre logique tous ces éléments allégoriques afin de leur donner un sens. Il ne s’agit pas de présenter une seule et unique histoire.

Lee Bul_Untitled_PKM Gallery_Jaewoo Choi
Lee Bul_Untitled_PKM Gallery_Jaewoo Choi


On peut commencer n’importe où : il n’y a pas de début ni de fin, juste une combinatoire interne, cyclique, des fragments. Les composants allégoriques les plus visibles renvoient à l’architecture parce que les aspirations utopiques se manifestent souvent sous cette forme. Mais j’ai incorporé aussi d’autres fragments, inventés ou tirés de souvenirs et de rêves personnels. Je voulais éviter d’imposer un schéma d’organisation temporelle de ces éléments. Ils doivent pouvoir se décrocher en quelque sorte du temps historique pour venir se télescoper. Créer des correspondances Je n’ai rien mis dans ces oeuvres qui ne soit intentionnel.


Lee Bul_Video Still, Amateurs 1999_Rhee Jae Yong
Lee Bul_Video Still, Amateurs 1999_Rhee Jae Yong


Quand j’ai parlé d’indétermination temporelle tout à l’heure, c’était pour dire que je ne voulais pas imposer au spectateur une structure qui soit ordonnée ou univoque. Il y a plusieurs couches entre les différents éléments, et toute une série d’associations possibles entre eux. Le public s’y fraye un chemin à sa guise. On peut bien évidemment dire que tout cela, les allusions bien précises à l’histoire de la Corée par exemple, exige des connaissances particulières et exclut par là même une grande partie du public. En réalité, on peut trouver des similitudes inattendues entre les idées, les actions ou les politiques de personnages appartenant à des époques et à des lieux très éloignés. On retrouve toujours des « tendances universelles » - à défaut d’une meilleure expression - qui sont identifiables par tout le monde.


Lee Bul_OBG_Fondation Cartier
Lee Bul_OBG_Fondation Cartier


Je crois qu’une propriété de l’utopie consiste justement à nous donner toujours l’impression qu’elle est plus proche. Les êtres humains sont ainsi condamnés à en rêver toujours et à s’y projeter. Et nous sommes également condamnés à constater avec déception qu’elle est hors de portée, inévitablement. Cela ne nous empêche pas de rêver. Je suis fascinée par ces échecs d’aspiration à l’utopie et par ces rêves que leurs auteurs savaient d’emblée impossibles à réaliser.


Lee Bul_Aubade, 2007_Fondation Cartier_Patrick Gries
Lee Bul_Aubade, 2007_Fondation Cartier_Patrick Gries


De nombreux éléments se rattachent à ces problématiques dans chaque oeuvre prise isolément, mais aussi dans leurs rapports entre elles. Ils sont trop nombreux pour être explicités ici. Mais il ne serait peut-être pas inutile de revenir à Park Chung-hee, puisqu’il avait lancé un gigantesque programme de chantiers publics afin de moderniser son pays : des autoroutes, des usines et des immeubles d’habitation, quantités de grandes barres de béton étouffantes qui constituaient en quelque sorte des dérives sauvages de l’architecture brutaliste européenne. Ces architectures étaient totalement fascistes de par leur apparence et  leur destination, inversant complètement les idées libératrices de construction de la nation, qui se retrouvaient retournées comme un gant, tout comme bien d’autres utopies politiques du tiers-monde postcolonial de l’époque.

Ce qui me paraît intéressant aujourd’hui, c’est que les courants marginalisés de la modernité architecturale - et là, bien sûr, on pense tout de suite à Bruno Taut et son entourage et à leur goût pour la légèreté, la transparence et les formes organiques - semblent réapparaître dans l’architecture contemporaine la plus novatrice, contrebalançant avec force les discours rationalistes hégémoniques qui ont longtemps dominé. On discerne une lueur de Bruno Taut jusque dans le bâtiment de Jean Nouvel, avec ses parois de verre transparentes.

A la Fondation Cartier jusqu'au 27 janvier 2008

www.fondation.cartier.com


www.leebul.com