PÉKIN : Nouvelle révolution chinoise
PÉKIN
Nouvelle révolution chinoise
Amanda Ross + Robert Lemermeyer + EnRoute Magazine, le 10 septembre 2007
798 Zone Art District_Beijing
798 Zone Art District_Beijing


Remplacez les cowboys par des permis de construction et le shérif par Louis Vuitton et vous aurez Beijing, le nouveau Far Est.

À l’époque, la promesse des richesses du Far West motivait pionniers et chercheurs d’or à affronter terres arides, voyages éreintants et subsistance de fortune. Depuis peu, une autre ruée vers l’or attire de nouveau les audacieux vers des contrées lointaines, mais cette fois les seules privations à endurer sont les 12 heures de vol entre Vancouver et Beijing, Klondike de la nouvelle ère. Depuis qu’elle a obtenu la tenue des Jeux de 2008, la capitale chinoise, dans un processus de transformation extrême, cherche à passer de bastion communiste du mal à avant-poste culturel. Avant même d’atterrir, à la vue de la flambée de construction aux abords du tarmac, je mesure l’ampleur de cette renaissance. L’aérogare du nouvel aéroport est un labyrinthe de poutres d’acier et d’échafaudages. Je dénombre 35 grues à l’œuvre. Le site est si vaste que je me demande si on ne va pas recouvrir les pistes.


Delvoye Art
Delvoye Art


Beijing Capital Airport_Foster & Partner_Arup
Beijing Capital Airport_Foster & Partner_Arup


Bienvenue aux portes de l’avenir de Beijing, où expertise internationale (architecte : le lord britannique Norman Foster) et inspiration locale (conception en forme de dragon) s’allient à un futurisme avant-gardiste. Lorsque l’aérogare sera inaugurée, d’ici les JO de 2008, l’aéroport sera non seulement le plus grand au monde (60 millions de passagers par an), mais aussi l’un des plus verts, avec ses lucarnes orientées au sud-est pour profiter de la chaleur du matin et une conception réduisant la consommation d’énergie et les émissions de carbone.

Pour l’instant, mon mari et moi sommes coincés dans le présent de Beijing, qui rime avec embouteillages monstres. Une économie en plein essor et 15 millions de personnes en mal de biens de consommation ont donné lieu à des routes grouillant de bagnoles rutilantes qui semblent toutes se ruer vers les centres commerciaux. L’attente me donne le temps de faire l’inspection des régiments de grues obstruant la ligne d’horizon et d’édifices poussant le long de la route. L’appétit de la Chine pour la construction explique que le pays consomme 56 % de la production mondiale de béton et 36 % de celle d’acier (voilà sans doute pourquoi rénover nos sous-sols laisse un si grand trou dans nos budgets). Pas moins de 300 nouveaux édifices sont prévus ou déjà en chantier au nouveau centre-ville.


Cité Impériale_Pékin
Cité Impériale_Pékin


Digital Building_Beijing
Digital Building_Beijing


Hôtel China World_Groupe Shangri-La
Hôtel China World_Groupe Shangri-La


Lord Foster n’est qu’une des nombreuses célébrités mondiales de l’architecture venues refaire le visage de la ville à temps pour les Jeux. Le maître hollandais Rem Koolhaas et la vedette de l’heure Zaha Hadid sont là aussi. Le magazine Architectural Record a même lancé une édition chinoise. "Tout ce beau monde ne s’est certainement pas penché sur la conception de l’hôtel China World du groupe Shangri-La", me dis-je, lorsque notre taxi finit par arriver dans le quartier central des affaires. Mais on ne peut juger un hôtel par son enveloppe, aussi terne soit-elle. L’intérieur de marbre est si riche et somptueux que le dernier empereur en personne aurait pris plaisir à s’y promener à bicyclette.

Hôtel China World_Groupe Shangri-La
Hôtel China World_Groupe Shangri-La


À Beijing, capitalisme et socialisme forment un couple dépareillé, mais prospère. Comparée à la luxueuse galerie souterraine de l’hôtel, Rodeo Drive a l’air minable. Le Starbucks près du hall sert des cafés Latte, mais on y trouve des sandwichs de poitrine de canard au lieu de scones aux canneberges. Si Shanghai s’est doté d’un Jean-Georges, à Beijing la restauration a du rattrapage à faire, bien qu’elle doive à quelques pionniers certains établissements d’avant-garde. Dans le secteur à la mode du Stade des travailleurs, Green Tea House, qui vient d’ouvrir une succursale à Shunyi, a été le premier resto à suivre la nouvelle vague, il y a quatre ans. Les connaisseurs s’y rendent pour sa cuisine chinoise néoclassique servie à de chics tables de réfectoire flanquées de bancs. Nous choisissons une banquette où s’empilent des coussins blancs et mangeons, jambes croisées, un plateau de lucite posé sur nos genoux. J’aime l’ambiance, la nourriture aux saveurs régionales et l’anglais fantaisiste du menu.

Robert Lemermeyer
Robert Lemermeyer


Paul Andreu_Grand Théâtre National
Paul Andreu_Grand Théâtre National


Déchiffrer un menu, c’est de la petite bière comparé à la difficulté de trouver son chemin à Beijing pour qui ne parle pas le mandarin. Ce problème de communication fait échouer mes tentatives de visiter certains exemples d’architecture olympique, tel le nouveau Centre national de natation, dit le Cube d’eau, dont la membrane extérieure translucide retient d’énormes bulles cristallisées et donne l’impression que la piscine est dans une serre. Je rate aussi le Stade olympique national, création des superstars suisses Herzog et de Meuron, surnommé le Nid d’oiseau parce que ses 36 km de treillis d’acier le font ressembler à un amas de brindilles enchevêtrées.

Paul Andreu_Grand Théâtre National
Paul Andreu_Grand Théâtre National


Herzog & Meuron_Stade Olympique National
Herzog & Meuron_Stade Olympique National


Beijing Olympic Stadium
Beijing Olympic Stadium


Robert Lemermeyer
Robert Lemermeyer


Pour comprendre ma frustration devant la barrière linguistique, imaginez que vous hélez un taxi au centre-ville de Montréal pour aller au Centre Bell et que le chauffeur vous fait faire le tour des patinoires extérieures de la ville. Officiellement, 25 % de la population de Beijing parle anglais couramment ; le gouvernement assure que chaque habitant de la ville saura 100 mots d’anglais d’ici les Jeux. De plus, des postes de télé sont prévus dans les taxis pour vous aider à vous rendre à bon port. D’ici là, l’idéal est de demander au personnel hôtelier d’écrire votre destination en caractères chinois pour le chauffeur.

Andy Warhol_Mao Sedong
Andy Warhol_Mao Sedong


Le lendemain, nous sommes ravis de réussir à nous rendre au quartier artistique de Dashanzi. Connu également sous le nom d’Usine 798, en vertu de sa fonction antérieure de froid complexe manufacturier de conception est-allemande, l’endroit est devenu un haut lieu de la création artistique contemporaine. Un salon de tatouage, d’austères installations d’art vidéo et conceptuel et des cafés à la mode apportent à cet ancien désert industriel un dynamisme grisant et vaguement politisé. Sur une enseigne, nous lisons : « Photos interdites ». Je ne sais pas si l’avertissement s’adresse aux visiteurs actuels, ou si c’est un vestige de l’ancienne vie du complexe ou un acte artistique postmoderne. Je rengaine mon appareil photo au cas où, mais l’audace de certains artefacts d’inspiration communiste kitsch me frappe.

Robert Lemermeyer
Robert Lemermeyer


Icecap_Jianwai Soho
Icecap_Jianwai Soho


Les promoteurs de SOHO China poussent cette exubérance artistique jusqu’à la démesure. Véritables dynamos, la banquière de Wall Street Zhang Xin et son mari, le promoteur immobilier Pan Shiyi, ont créé quelques-uns des complexes résidentiels, commerciaux et d’affaires les plus innovants et spectaculaires de Beijing. Leur plus récent projet, le Jianwai SOHO, dans le Quartier central des affaires, comportera 20 tours disposées en damier, et soumises à une rotation de 25˚. L’idée est de capter la lumière naturelle, mais aussi de se démarquer de l’architecture traditionnelle chinoise, qui préconise une stricte orientation est-ouest, en accord avec le feng shui. Ce subtil pied de nez à la tradition a séduit la nouvelle génération d’entrepreneurs de Beijing.

Rem Koolhaas_Central Chinese Television
Rem Koolhaas_Central Chinese Television


Ça, c’est la partie visible de l’iceberg. Conçu par Rem Koolhaas, le siège de la CCTV est une structure en anneau décalé qui procure une fluidité métaphorique au lieu et à ses occupants. J’essaie d’imaginer le vaste ghetto industriel délabré qu’était l’endroit il y a quelques années à peine. Tout ce que je vois, ce sont d’immenses édifices rutilants et plus de grues.

Rem Koolhaas_Central Chinese Television
Rem Koolhaas_Central Chinese Television


Robert Lemermeyer
Robert Lemermeyer


La Commune by the Great Wall
La Commune by the Great Wall


Le tumulte incessant des chantiers, de la circulation et des foules de Beijing nous pousse à chercher un peu de tranquillité. Celle-ci se trouve à 45 minutes de route, à la Commune by the Great Wall, le plus audacieux complexe que j’aie jamais vu. Premier hôtel-concept de Chine, il est constitué d'une collection originale d’habitations postmodernes dans un « musée vivant ». Gagnant du prix spécial de la Biennale de Venise en 2002, l’ensemble est né d’une proposition simple, mais audacieuse : donner à 12 importants architectes d’Asie un million de dollars chacun pour qu’ils créent des chefs-d’œuvre modernes. L’architecte hong­kongais Gary Chang a réalisé la Suitcase House, dans laquelle les planchers se soulèvent pour donner accès aux chambres à coucher, aux salles de bain et à la cuisine. L’Airport House, du Taïwanais Chien Hsueh-yi, est faite d’acier, de béton et de pierres identiques à celles de la Grande Muraille.

La Commune by the Great Wall
La Commune by the Great Wall


Grande Muraille_La Commune by the Great Wall
Grande Muraille_La Commune by the Great Wall


La Commune by the Great Wall
La Commune by the Great Wall


Antonio Ochoa_La Commune by the great Wall
Antonio Ochoa_La Commune by the great Wall


Nichée tout près de la Muraille, la Commune est une métaphore audacieuse et appuyée du renouveau chinois. Mon mari et moi nous lançons dans l’exploration de notre terrain de jeu architectural privé, la Cantilever House, luxueuse résidence de 480 m2 due à l’architecte chinois Antonio Ochoa. Versant yang, la construction se détache virilement du flanc de la montagne ; à l’intérieur, le yin est établi au moyen de couleurs chaudes, de tissus voluptueux et d’une disposition rationnelle de chambres à coucher, de salles de bain et de salles de loisirs en nombre tel que je ne saurais les quantifier sur un boulier chinois. Après le déjeuner, nous nous offrons une promenade sur le sentier réservé aux clients de la Commune, d’où l’on a une vue imprenable sur la Grande Muraille dans toute sa glorieuse détérioration et sur l’architouristique section de Badaling, à plusieurs kilomètres d’ici, où des milliers de visiteurs se font aller en télécabines et en toboggan. Comparant ce triste spectacle avec le caractère paisible et privé de notre expérience, je songe : « Si c’est là la Chine nouvelle, je veux ma carte de membre quatre étoiles ! »

Antonio Ochoa_Cantilever House
Antonio Ochoa_Cantilever House


Antonio Ochoa_Cantilever House
Antonio Ochoa_Cantilever House


Vieux homme marchant dans Pékin
Vieux homme marchant dans Pékin


De retour à Beijing le lendemain, nous replongeons dans les contradictions nées de la transformation de la ville. Face à la place Tian’anmen, sous l’œil attentif de Mao, se dresse l’immense dôme ovoïde futuriste de titane et de verre qui abrite le nouveau Grand Théâtre national, œuvre de l’architecte français Paul Andreu. Trop bizarre et pas assez traditionnel, selon nombre d’habitants de Beijing. Que penserait le Grand Timonier de cette structure controversée posée dans un lac artificiel ?... À bien y penser, ce n’est pas si différent du Palais d’été, qui continue d’attirer des milliers de touristes et de Chinois amateurs de canotage.

Paul Andreu_Grand Théâtre National
Paul Andreu_Grand Théâtre National


Paul Andreu_Grand Théâtre National
Paul Andreu_Grand Théâtre National


Des ouvrages aussi hardis que celui-ci dessineront l’avenir de Beijing aussi sûrement que la Cité interdite a symbolisé la capitale chinoise pendant des siècles. Les Jeux transforment les villes qui les présentent, mais ceux de 2008, loin d’être un aboutissement, seront l’expression éloquente de l’essor d’une ville et d’un pays qui accentuent leur présence dans l’arène mondiale.

Andy Warhol_Mao Sedong
Andy Warhol_Mao Sedong


Je ne peux m’empêcher de me demander si la transformation fulgurante de la ville et l’afflux massif d’influences étrangères sont une bonne chose pour les Chinois. C’est vrai, pour chaque nouvelle construction, un hutong (une ruelle) est rasée, et une partie de l’histoire de Beijing est sacrifiée sur l’autel d’un futur que les résidants voient venir avec un mélange d’effarement et de tristesse. C’est à eux de voir. De Marco Polo aux Mandchous, la Chine a résisté aux envahisseurs pendant des milliers d’années et a toujours triomphé. Cette nouvelle armée ne fera pas exception.