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Une histoire juridique et éthique de la photographie
Daniel Girardin + Christian Pirker, le 1 novembre 2010
Garry Gross, Untitled, 1975_© Garry Gross
Garry Gross, Untitled, 1975_© Garry Gross
 
Trois cas analysés : Garry Gross, Untitled, 1975

Alors âgée de treize ans, Brooke Shields fait la une de Photo Magazine en juillet 1978. La jeune prodige du cinéma américain est en période de promotion du film Pretty Baby de Louis Malle. Sur les images, elle a dix ans, elle est maquillée comme une adulte et pose nue dans une baignoire, le corps luisant. Cette image provient d’une série réalisée par Garry Gross, photographe publicitaire new-yorkais, régulièrement mandaté par la mère de Brooke pour photographier sa fille, mannequin de l’agence Ford. A cette époque, Gross a un projet de publication, The Woman in the Child, dans laquelle il veut révéler la féminité de jeunes filles prépubères en les comparant à des femmes adultes. Brooke Shields pose donc pour le photographe, tantôt en fillette, tantôt maquillée, huilée et nue. Elle reçoit une rémunération de 450 dollars de Playboy Press, partenaire du projet. Sa mère signe un contrat cédant tous les droits à Gross pour l’usage des images de sa fille. La série est publiée dans Little Woman, puis dans Sugar and Spice, une publication de Playboy Press, et est également présentée en grand format chez Charles Jourdan, sur la 5th Avenue à New York.

Mais en 1981, Brooke Shields veut empêcher l’usage de ces photographies et tente de racheter, sans succès, les négatifs. Débute alors une bataille juridique entre Shields et Gross, qui se voit réclamer un million de dollars d’indemnités. Brooke Shields indique que sa mère a accepté la cession pour une seule publication et que ces photographies l’embarrassent. En outre, elles ont été et risquent d’être à nouveau publiées dans des revues de moralité douteuse. Ses avocats obtiennent d’entrée de jeu l’interdiction provisoire de toute publication des images jusqu’à l’issue de la première instance. Celle-ci est finalement remportée par Gross, le tribunal considérant que le contrat conclu par la mère de Brooke Shields était bien valide et qu’il liait sa fille. Brooke Shields fait appel et obtient à nouveau l’interdiction provisoire de l’exploitation des photographies.

Finalement, après deux ans de procès, la cour confirme que Brooke ne pouvait pas invoquer son droit de résiliation du contrat et qu’elle était valablement liée par la signature de sa mère. La cour d’appel donne ainsi une nouvelle fois raison à Gross, qui peut désormais diffuser librement ces images, sauf dans un contexte pornographique. Malgré l’échec des arguments contractuels, les avocats de Brooke attaquent sur un nouveau front et déposent une plainte contre Gross pour atteinte à la sphère privée de l’actrice. Celle-ci allègue que la publication de ces images lui cause détresse et souffrance. Le parcours professionnel de Brooke Shields affecte néanmoins la crédibilité de ces arguments : Brooke Shields a clairement orienté sa carrière vers une image sexuellement affirmée. La cour estimera, en tout état, que “ces photographies ne sont pas sexuellement suggestives, provocantes ou pornographiques ; elles ne suggèrent pas de promiscuité sexuelle. Ce sont des photos d’une enfant prépubère, dans des poses innocentes, dans son bain”. La cour rejetant l’ensemble des griefs de Brooke Shields, Gross obtient définitivement gain de cause. Mais le procès l’a totalement ruiné et a terni sa réputation. En outre, avec l’évolution des mentalités vers le “politiquement correct”, ses photographies sont stigmatisées.

Cette histoire a néanmoins un rebondissement inattendu. En 1992, un artiste contemporain du nom de Richard Prince informe Gross de son souhait d’acquérir une autorisation de reproduire et d’utiliser l’image de Brooke Shields. La démarche artistique de Prince consiste à s’approprier des photographies en les rephotographiant, en les recontextualisant et en leur donnant un titre. Celle de Brooke Shields devient Spiritual America. Gross accepte de céder les droits à Prince pour un tirage de dix exemplaires. Prince devint une star de l’art contemporain et l’image sera adjugée chez Christie’s en 1999 à 151 000 dollars.


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